Photographie d'un studio de CNN au Canada en haut d'un bâtiment. Le studio est sous une tente blanche ouverte, on voit plusieurs personnes attablées, des projecteurs dirigées vers elles.

Vue depuis le toit de l'ambassade du Canada des studios CNN à côté du désormais fermé Newseum.

 

© Crédits photo : Connect 2 Canada / Flickr. CC BY-NC-SA 2.0.

Pour CNN, « ne pas se tromper est plus important que décrocher un scoop »

À l’occasion du quarantième anniversaire de CNN, première chaîne d’information en continu, son vice-président, Tommy Evans, livre son analyse sur la place de la chaîne dans le paysage médiatique actuel.

Temps de lecture : 10 min
Tommy Evans est vice-président de CNN pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique et directeur de la rédaction du bureau de CNN à Londres.

CNN fête ses 40 ans cette année. Quelle place occupe aujourd’hui la place la chaîne dans le paysage médiatique américain et mondial ? Des médias comme France 24, BBC, Al Jazeera, Euronews, Deutsche Well, Russia Today sont-ils vos concurrents directs ? 

Tommy Evans : CNN occupe un espace unique sur le marché des médias, à la fois aux États-Unis et à l’extérieur. Nous rivalisons à certains égards — commercialement et éditorialement — avec la BBC et Al Jazeera. Mais à l’échelle internationale, le marché n’est pas aussi saturé qu’il peut l’être aux États-Unis. CNN tient sa voix très unique du fait qu’elle était la première chaîne internationale lorsqu’elle a été fondée il y a quarante ans par Ted Turner. Nous couvrons les nouvelles américaines assez fortement parce que c’est une chaîne américaine, mais il y avait vraiment, à la création, ce principe d’être une chaîne mondiale pour un public mondial. Nous n’essayons pas juste de raconter ce qu’il se passe à un public américain, mais bien à une audience internationale.

La BBC, chaîne vraiment excellente, vous dirait probablement qu’ils se concentrent sur un public britannique. Russia Today est un peu à part, mais les autres, oui, ce sont nos concurrents. À l’échelle internationale, il y a de la place pour beaucoup de voix et différents types de médias. CNN a son espace dans ce spectre, et j’espère que les gens reconnaissent que c’est une voix fiable et honnête. 

Sauf erreur, CNN ne diffuse qu’en anglais, alors que de nombreuses chaînes comparables, comme celles dont j’ai parlé juste avant, émettent aussi dans les langues nationales. Comment expliquez-vous ce choix ?

Tommy Evans : Pour être tout à fait précis, nous avons une chaîne espagnole, CNN en español, mais ce que vous dites est très juste. Un Français anglophone ne se tournerait pas vers CNN pour avoir des infos locales. Nous avons décidé de rester mondial dans notre approche, avec l’anglais comme langue, parce que nous avons été fondés aux États-Unis, et parce que produire du contenu dans les langues locales exige énormément de ressources. Nous avons un site web en arabe, et des partenariats dans certains endroits, comme aux Philippines, un site internet en Grèce, une chaîne au Brésil. Nous faisons donc un peu de couverture avec les langues locales. Mais vous avez raison, nous ne le faisons pas aussi largement que certaines autres chaînes.

Ce n’est pas un manque d’intérêt de notre part, mais cela tient au côté pratique des choses : en ce moment, le marché des médias n’est pas en grande forme. Aller dans cette direction représenterait un investissement très important dans de nombreux pays. Et même si nous aimerions faire quelque chose de ce genre, je pense que nos ressources pourraient être mieux dépensées autrement. 

À bien des égards, CNN a établi le modèle de la chaîne d’information non-stop. Pensez-vous que la plupart des autres chaîne d’information en continu ont juste copié ce que vous faisiez, ou ont réussi à adapter ce qui pourrait être appelé « l’essence CNN » ?

Tommy Evans : Le mérite revient à Ted Turner. Lorsqu’il a décidé de lancer CNN, personne n’avait jamais pensé à faire une chaîne d’information en continu. Et beaucoup de gens pensaient que ce projet était destiné à échouer, car cela n’aurait intéressé personne. La vérité, c’est qu’il avait une très bonne idée, et je pense que beaucoup de bonnes idées sont reprises ailleurs. Je me demande combien de médias de ce genre peuvent exister simultanément, je pense qu’il y a un point de saturation. Mais le fait que d’autres personnes ont suivi le modèle est un compliment. Je ne pense pas que les gens aient juste copié — ce serait vraiment très arrogant de dire ça —, mais je pense que nous pouvons être fiers de la réussite du concept, et que d’autres personnes désirent s’y essayer et proposer leur vision du modèle.

Qu’est-ce qu’une chaîne comme CNN a changé, concrètement ?

Tommy Evans : Le monde a changé, surtout au cours des dix dernières années. La couverture de tout est si différente maintenant, et elle change presque tous les mois. Récemment, j’ai regardé beaucoup de reportages et de journaux télévisés de la guerre du Vietnam. Je me souviens m’être dit à quel point cela aurait été différent s’il y avait eu des chaînes d’information en continu. Le public américain s’est retourné contre cette guerre avec la couverture médiatique de l’époque. Mais je me demande si tout ça ne serait pas arrivé plus tôt s’il y avait eu les chaînes de télévision nous avons maintenant. Lorsqu’une bataille majeure avait lieu, les images n’étaient montrées aux États-Unis que des jours, voire des semaines plus tard. Aujourd’hui, c’est presque instantané. Nous observons les manifestations qui se produisent et les gens formulent des opinions en temps réel. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? C’est à débattre. Mais c’est intéressant et cela a vraiment changé le monde. CNN et les autres chaînes de ce genre ont peut-être été le premier facteur de l’accélération de la circulation de l’information à travers le monde, avec aujourd’hui les médias sociaux et les différentes technologies à notre disposition.

Y a-t-il des évolutions, des changements dans la manière de travailler à CNN au fil des ans ?

Tommy Evans : En observant ce qu’il se passe à travers le monde actuellement, je pense que traiter la pandémie de Covid-19 a changé, progressivement, et de manière drastique, la façon dont nous travaillons. Vous devez prendre plus de choses en compte lorsque vous couvrez ce sujet, rien qu’au niveau de la sécurité de vos équipes. Nous sommes aussi dans une période intéressante, une ère où les politiciens accusent les médias de propager de fausses nouvelles. CNN fait partie de ces entreprises scrutées au microscope, et si elle ne traite pas correctement d’un sujet, cela devient un sujet en soi. Par le passé, j’aurais dit que nous étions comme toutes les chaînes d’info en continu : le mérite revient à celui qui sort le scoop en premier. Ce n’est plus vrai. Aujourd’hui, nous sommes plus qu’heureux de ne pas arriver en premier sur une information, car il n’y a pas de marge d’erreur, nous ne pouvons pas nous tromper. Nous sommes devenus beaucoup plus prudents sur le plan éditorial, non pas que nous ne l’étions pas avant, ne vous méprenez pas, mais les enjeux sont tellement plus importants aujourd’hui. Je dis à mes équipes qu’il m’importe peu que nous soyons les premiers, ne pas se tromper est plus important que décrocher un scoop.

CNN est régulièrement ciblée par le président Trump, qui l’a qualifié de média qui diffusait des fausses nouvelles. Il a même dit « you are fake news » à l’un de vos reporters en janvier 2017. Que ressent-on lorsque la chaîne pour laquelle on travaille est prise pour cible par le président des États-Unis ? Surtout lorsque l’on compare ça aux blagues que son prédécesseur Barack Obama a pu faire sur la chaîne lors des multiples dîners des correspondants auxquels il a participé durant sa présidence.

Tommy Evans : Le dîner des correspondants est traditionnellement un endroit où vous vous moquez les uns des autres. Aussi loin que je m’en souvienne, chaque président de mon vivant l’a fait. [Ronald] Reagan en particulier était très drôle, étonnamment. C’est choquant quand vous avez un président qui vous qualifie « d’ennemi du peuple », ce n’est pas commun. La liberté de la presse est un droit humain important, et avec la liberté d’expression, ce sont des éléments nécessaires à une démocratie saine. Ce type de propos est donc choquant, inquiétant et bouleversant. D’autre part, en disant cela il attise la détermination des gens, et nous fait réaliser encore plus que ce que nous faisons est important, a un impact sur le monde et peut amener des changements. Il y a une raison pour laquelle les régimes autoritaires cadenassent les médias dès qu’ils arrivent au pouvoir, parce qu’une presse libre et équitable est une chose puissante.

Est-il plus difficile aujourd’hui de faire du journalisme ? Y a-t-il des pays ou des régions que vous ne pouvez plus couvrir correctement ? 

Tommy Evans : Je pense que la véritable répression ne touche pas des organisations comme la BBC, CNN ou d’autres. Ce sont les journalistes locaux qui travaillent pour de petits médias ou les gens qui essaient de couvrir leur propre communauté qui sont en danger. C’est là que vous voyez les dommages réels à la communauté journalistique. Les gens qui ont couvert le Printemps arabe et les journalistes locaux en Égypte et en Libye sont vraiment le fer de lance.

Si vous êtes journaliste pour CNN, vous avez le poids de la société derrière vous pour vous protéger, ce que la chaîne fait très bien. Beaucoup de nos collègues, même des journalistes locaux qui travaillent pour de petites organisations ou des pigistes, ont particulièrement besoin d’un soutien accru de la part de grandes organisations.

Comment adaptez-vous le ton CNN au contenu que vous publiez sur Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux ? Et au-delà de ça, comment rivalisez-vous avec le flux d’informations que l’on peut y trouver ?

Tommy Evans : Nous considérons nos tweets et autres posts sur les médias sociaux comme du broadcasting, de la diffusion de l’information. Nous disons donc à nos journalistes qu’ils ne doivent rien mettre sur Twitter qu’ils n’écriraient ou ne mettraient dans un reportage. Nous traitons cela avec la même exigence de qualité éditoriale que pour n’importe laquelle des autres plateformes où nous sommes présents. Je pense que le rôle des organisations comme CNN a changé. L’un des changements est qu’avant les gens allaient à la rencontre de CNN et découvraient ce qu’il se passait dans le monde. Maintenant, vous allez voir CNN pour savoir ce que cela signifie et si c’est vrai. Il y a tellement de « bruit », d’informations contradictoires, de choses que vous pouvez lire et qui ne sont pas vraies. Le public a besoin d’une source fiable pour les aider à s’orienter.

À bien des égards il y a beaucoup d’informations fausses en ligne. Mais pensez-vous que vous êtes en concurrence avec ce que l’on appelle les « fake news » ?

Tommy Evans : Je n’y avais jamais vraiment pensé comme ça, mais dans un sens oui. Dans notre métier de journalistes, les faits et la vérité comptent. Il y a des gens qui propagent intentionnellement de la désinformation pour essayer d’induire en erreur ou d’influencer les gens. Il est de notre devoir, en tant que journalistes, de faire ressortir ce qui est exact sur le plan factuel. Donc, dans un sens, nous sommes en concurrence avec eux.

Quels sont, selon vous, les principaux défis pour des chaînes comme CNN dans les années à venir ?

Tommy Evans : L’industrie doit constamment changer et évoluer, que ce soit par les plateformes qu’elle utilise, la façon dont elle les utilise et dont les gens consomment plus d’informations. Il y a aussi le besoin d’éduquer les gens, ainsi que nous-mêmes, à la façon de repérer et de déchiffrer les tentatives de manipulation. Nous sommes désormais dans un monde que beaucoup de politiciens estiment être « post-factuel », où ce qu’ils disent n’a pas vraiment d’importance. Sauf que si, il est important que les choses soient rapportées de façon factuelle et correcte, et nous devons être les personnes qui soulignent cela, poliment. Je pense que nous entrons dans une période particulièrement difficile, entre la pandémie et les manifestations que nous voyons commencer aux États-Unis, et même à Paris (l’interview a été réalisée le lundi 8 juin 2020, NDLR). Et nous approchons de ce qui va être une élection américaine incroyablement controversée, dont le résultat aura un impact mondial, pour le meilleur ou pour le pire.

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