manifestation devant le syndicat des journalistes de Tunisie

Des journalistes tunisiens manifestent à l'entrée du Syndicat national des journalistes tunisiens, en octobre 2012.

© Crédits photo : Fethi Belaid/AFP.

En Tunisie, une deuxième génération de médias indépendants veut trouver sa place

La crise politique actuelle renforce les ambitions de ces nouveaux acteurs qui s’inscrivent, pour partie, dans les pas des blogs ou médias nés au moment de la chute du régime de Ben Ali, en 2011.

Temps de lecture : 7 min

Le gel des activités du Parlement tunisien se poursuivra jusqu’aux prochaines élections. La crise politique a été amorcée il y a presque cinq mois, le 25 juillet dernier, lorsque le président Kaïs Saïed avait annoncé le limogeage du chef du gouvernement, ainsi que la suspension des activités parlementaires. Les chaînes nationales s’étaient alors focalisées sur la retransmission de son discours, avant d’enchaîner avec des chansons patriotiques ou des feuilletons. Pas de contradictoire.

­­Durant cette période, 79 % des programmes et bulletins d’information des six principales chaînes TV et radio du pays ont comporté « des positions favorables aux décisions présidentielles », précise un rapport de la Haica (1)  (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle) publié en septembre. Un chiffre qui illustre le manque d’objectivité et de pluralisme des chaînes les plus regardées et écoutées. L’autorité les a rappelées à l’ordre, les exhortant à proposer un journalisme plus explicatif.

Une mission que la dizaine de médias alternatifs tunisiens cherchent au contraire à assurer. Fin juillet, le média en ligne d’investigation Inkyfada a publié des visualisations des positions des députés sur le débat constitutionnel qui s’ouvrait, suivis par deux épisodes de podcast analysant les événements ; AlQatiba a publié mi-août un long papier exposant les différents scénarios possibles pour la suite de la crise .

« En Tunisie, on a plus de commentateurs que de journalistes »

La majorité de ces médias, lancés ou renouvelés ces dernières années, privilégient l’investigation et les longs reportages. Ils entendent innover à la fois en termes de formats numériques et de contenus éditoriaux. Avec une ambition commune : s’éloigner du reste du paysage médiatique du pays, jugé superficiel, racoleur, archaïque, complaisant voire propagandiste. « La culture du buzz, les chroniqueurs, les disputes politiques gâchent la qualité de l’information. Il n’y a pas d’investissement dans d’autres formats médiatiques », critique Amal El Mekki, fondatrice de la « plateforme de narration indépendante » Innsane en 2020. « En Tunisie, on a plus de commentateurs que de journalistes », appuie Ghassen Ben Khelifa, rédacteur en chef du magazine en ligne Inhiyez, très engagé à gauche.

Un secteur peu favorable à l’investigation

Le secteur médiatique tunisien demeure peu favorable à l’investigation (le pays est 73e au dernier classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières). « Le jeu entre le politique et le business crée un modèle médiatique corrompu », souligne Mohamed Yassine Jelassi, journaliste à Nawaat et président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). « Avant, le gouvernement contrôlait directement la presse ; aujourd’hui, ce sont des lobbys politiques ou économiques — qui peuvent aussi avoir des liens avec l’État. Le problème n’est plus la liberté d’expression ou la censure, c’est l’indépendance des médias », poursuit Walid Mejri, rédacteur en chef d’AlQatiba.

Pourtant, l’arrestation de deux journalistes en octobre ou des violences policières pendant certaines manifestations font craindre que cette liberté soit toujours en danger. Et surtout, les réflexes politiques et médiatiques persistent, en témoigne la place prépondérante accordée au président. D'autant qu’une grande part des journalistes et de l’encadrement dans les médias tunisiens restent les mêmes qu’à l’époque de Ben Ali.

Une continuité qui pèse aussi sur l’accès aux sources. « Quand je me suis lancée en indépendante après avoir travaillé dans un média traditionnel, les gens m’ont dit que j’étais folle », se rappelle Amal El Mekki. « Parfois, les sources ne donnent des informations qu’aux gens proches : c’est plus difficile d’accès pour les journalistes autonomes, sans lien avec les partis… Il faut de la persévérance, et diversifier ses sources, comme à travers l’open source investigation. »

Dans un pays qui a vécu sous la colonisation puis la dictature jusqu'en 2011, où le débat public n’existait pas, « les gens ne savent pas bien ce qu’est un média alternatif. Donc on doit continuer à expliquer notre rôle dans la société », avance Amal El Mekki. Consultant indépendant en économie des médias, Ahmed Amine Azouzi juge le marché tunisien « pas encore assez mature », polarisé entre un contenu de faible qualité, c’est-à-dire peu recoupé ou approfondi mais très accessible, et une offre élitiste, « en dehors du circuit économique dominant », à destination d’un public cultivé, citadin, jeune, progressiste, tourné vers l’étranger,… Et qui commence peu à peu à introduire de nouvelles pratiques d’enquête dans les médias installés.

Presse « locomotive »

Couvrir les zones rurales et l’environnement, c’est l’un des objectifs de Fadil Aliriza. À la tête du site anglophone Meshkal, qu’il a fait naître en 2019,  ce journaliste trentenaire entend combler un manque. Il s’appuie pour cela sur une poignée de journalistes et de contributeurs bénévoles. « Une nouvelle génération de journalistes commence à émerger, qui a vu ce que leurs ainés ont fait de mauvais, et qui créent aujourd'hui des choses beaucoup plus sérieuses », s’enthousiasme Ahmed Amine Azouzi.

Ces médias, à l’audience encore faible, se distinguent surtout par leur capacité à jouer sur le débat public, à construire leur crédibilité sur les plans nationaux et internationaux, voire à influencer les médias historiques. Pour le consultant, malgré une visibilité réduite, cette presse a un rôle de « locomotive », de lanceuse d’alerte. Par exemple, Inkyfada s’est chargé du volet tunisien des Panama Papers en 2016, avant d’enquêter cette année sur les Pandora Papers.

« En faisant du long format, en écrivant beaucoup en français, on reste élitiste sans le vouloir »

Côté formats, Nawaat, site précurseur depuis 2004, mise de plus en plus sur l’audiovisuel, en produisant des documentaires (comme « Génération Manich Msamah », au sujet de l’opposition au projet de loi d’amnistie des affaires de corruption). Inkyfada a créé cette année la première plateforme tunisienne de podcasts. La rédaction, qui a embauché des journalistes arabophones et qui produit ces podcasts en arabe dialectal (sous-titrés sur le site Internet en trois langues), cherche par ce biais à toucher un public différent. « En faisant du long format, en écrivant beaucoup en français, on reste élitiste sans le vouloir. Maintenant, on essaye de faciliter l’accès à l’information, par des visualisations ou d’autres expériences narratives, et par l’arabe », développe la directrice éditoriale Monia Ben Hamadi.

« Les plus grands médias tunisiens sont des pages Facebook »

Démocratiser une information de qualité passe pour l’instant en grande partie par les réseaux sociaux. Facebook, qui a porté la révolution de 2011, continue à occuper une place centrale : la présidence n’a par exemple diffusé ses nouvelles que sur ce réseau pendant l’été, en dehors des discours retransmis sur les médias traditionnels.

« Il ne faut pas oublier qu'aujourd’hui, les plus grands médias tunisiens sont des pages Facebook », relève Ahmed Amine Azouzi, rappelant que celle de la radio Mosaïque FM frôle les 5,7 millions de j’aime. Un peu comme si, proportionnellement, France Inter atteignait les 32 millions.

Les pages des médias alternatifs tournent plutôt autour de quelques dizaines, ou centaines de milliers de likes. Pour construire sa communauté, Innsane, nouvelle « plateforme de narration » joue par exemple sur l’alternance de rythme entre les réseaux sociaux, et les papiers de société longs, en passant par le crowdsourcing (la production participative, NDLR). La rédaction a ainsi posté les témoignages de ses lecteurs, où chacun racontait comment il ou elle avait vécu la journée du 25 juillet.

De son côté, Nawaat collabore avec le youtubeur de vulgarisation historique et politique Must Last (66 000 abonnés), qui a par exemple expliqué dans une vidéo en anglais la crise ouverte par les décisions présidentielles le 25 juillet. « Les plus jeunes représentent un public potentiel pour nous, ils n’ont pas encore été aussi influencés par les médias mainstream, et ne leur font pas confiance pour relayer ce qui les intéressent », décrit Mohamed Yassine Jelassi.

En dehors de Facebook, les médias traditionnels peinent quant à eux à rattraper leur retard sur Internet. La Presse, un des principaux quotidiens nationaux, ne dispose d’aucune équipe spécifiquement dédiée au web, témoigne ainsi la journaliste Olfa Belhassine. La plupart des sites de médias sont peu ergonomiques et envahis par la publicité.

Subventions, formations, vente de tee-shirts…

La presse indépendante reste majoritairement subventionnée par des associations, des institutions internationales, européennes ou nord-américaines, comme l’European Endowment for Democracy pour AlQatiba. Ce qui inquiète des médias comme Inhiyez. « La presse associative est dépendante de l’agenda politique des bailleurs : par exemple, ils priorisent les sites qui s’intéressent à la transition démocratique, alors qu’on préfère couvrir les luttes sociales », explique Ghassen Ben Khelifa.

Lancer un média payant sur internet semble pour le moment irréaliste. « Il n’y a pas encore cette tradition en Tunisie de payer pour l’information », regrette Olfa Belhassine. Nawaat, qui est l’un des plus installés, table sur 15 % seulement de ressources propres. Alors, pour atteindre l’autonomie financière, les médias comptent sur des bénévoles et commencent à diversifier leurs revenus : dons, création de sites web, tournage et montage pour d’autres médias, production de contenus, formations… voire la vente de tee-shirts. En dehors d’Inkyfada et Nawaat, les rédactions ne dépassent pas pour l’instant une dizaine de personnes. « C’est une lutte permanente pour survivre dans cette situation financière délicate », reconnaît Walid Mejri (AlQatiba).

Le business model de ces nouveaux acteurs laisse Ahmed Amine Azouzi sceptique. Tout comme Mohamed Yassine Jelassi : « Le défi n’est pas de créer un site, ou une plateforme, ou une chaîne. Ce qui est difficile, c’est de trouver les équilibres nécessaires, et les faire vivre pendant cinq ou dix ans. »

Depuis les années 2010, le développement de la presse numérique s’est pourtant amplement accéléré, à la faveur de la libéralisation d’internet post-dictature. Une phase d’euphorie a alors conduit beaucoup de Tunisiens, souvent sans compétences médiatiques particulières, à lancer des dizaines de blogs ou de sites d’information, ancêtres des plateformes d'aujourd'hui. Parmi eux : « Certains se sont professionnalisés, la majorité a disparu », rappelle Ahmed Amine Azouzi, comme par exemple le site en anglais Tunisia Live, inactif depuis deux ans. Ancien blog collectif, Nawaat est une exception. Il a connu ce processus de professionnalisation, et depuis deux ans, les journalistes de formation sont majoritaires au sein de la rédaction. Beaucoup de celles et ceux qui travaillent aujourd'hui dans les nouveaux médias indépendants sont passés par celle-ci au début de leur carrière, et en sont souvent partis pour des divergences éditoriales. Ils espèrent partager au plus grand nombre leur propre récit.

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