Entrer dans le journalisme sans faire d'école, c'est possible

Il est tout à fait possible d'intégrer une rédaction sans passer par l'un des 14 cursus reconnus par la profession en France, ni même en ayant suivi une formation en journalisme.  

© Illustration : Sophie and the frogs

Comment percer dans les médias sans être passé par une école de journalisme

Une initiative, une rencontre, des circonstances, des compétences particulières : quatre journalistes racontent ce qui a déterminé leur entrée sur le marché du travail.

Temps de lecture : 5 min

Entrer sur le marché du travail en tant que journaliste, sans être passé par une école reconnue par la profession ? C’est possible. Ces quatre témoignages le montrent. 

 

1. Des lives sur Periscope

Pour Rémy Buisine, aujourd'hui rédacteur en chef des nouveaux formats de Brut, devenir journaliste, c’était comme devenir pilote de F1. À 33 ans, il réalise le chemin parcouru. Après une enfance dans un village du Nord, ce fils d’ouvrier mécanicien et d’une mère au foyer a eu un parcours scolaire accidenté le menant vers une filière technologique horticole puis un BEP vente. Peu motivé par ce destin, une fois devenu jeune adulte, il tente sa chance en allant assister aux matchs de foot, dans son club de cœur, à Lens, où il se fait interviewer lors de micros-trottoirs par des journalistes qu’il questionne ensuite sur leur métier.

En 2013, Rémy Buisine débarque dans la capitale pour devenir community manager au sein d’une radio parisienne. Un vendredi après-midi, alors que la rédaction est presque vide, « une prise d’otage survient dans une banque non loin de la radio. On m’a envoyé faire un duplex de trente secondes à chaque heure avec mon téléphone », se remémore-t-il avec excitation. Piqué par l’adrénaline du direct, le journaliste en herbe ne s’arrête pas là. En 2015, grâce à l’arrivée de l’application Periscope, le jeune homme de 25 ans lance ses premiers lives sur son temps libre. 

Il se laisse séduire par un projet embryonnaire 100 % digital : Brut

Au début, ses vidéos font 20 vues. Et puis, le 2 avril 2016, le mouvement Nuit debout décide qu'une assemblée générale aura lieu chaque soir à 18 heures. L'audience de Rémy Buisine « explose » : « Je passe de 300 à 82 000 personnes. Le soir même, je suis interviewé dans les médias. » Il file tous les soirs sur la place de la République pour suivre cette actualité. Il en perd même sa relation amoureuse. Pendant l’été 2016, au moment du mercato médiatique, France Info et BFMTV lui proposent des postes de journaliste qu’il juge plutôt conventionnels. Mais il se laisse séduire par un projet embryonnaire 100 % digital : Brut

Sa trajectoire fait figure d’exception parmi la masse de nouveaux journalistes arrivant, chaque année, sur le marché de l’emploi d’un secteur bouché (environ 1 700 à 2 100 premières demandes de carte de presse par an depuis dix ans, selon la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels). Nombre d'entre eux sont issus d’écoles de journalisme — étape souvent incontournable pour décrocher un stage dans un grand média. Un cursus qui, pour Rémy Buisine, ne permet pas l’égalité des chances, à cause du prix des études, du coût de la vie dans les grandes villes où la plupart de ces établissements sont situés, et du niveau scolaire requis : « Parfois, on entend dire — peut-être à juste titre — que le journalisme ne présente qu’un type de profil », relève-t-il. 

2. La passion partagée du sport outdoor

Haut-Savoyard, Guillaume Abry, 33 ans, se retrouve après le bac en classe préparatoire HEC. Il y acquiert une certaine force de travail et entre dans une grande école de commerce. Un environnement qu’il déteste. Une fois diplômé, il tente un service civique en finance solidaire mais, là encore, nouvelle déception. Il devient manutentionnaire de légumes. 

Au bout d’un an et demi, il trouve un poste de commercial au Dauphiné Libéré pour vendre des abonnements en porte-à-porte — un « métier ingrat », dit-il. Mais qui lui permet de déceler une porte d’entrée vers un rêve longtemps étouffé : au journal, la personne à qui il remet les contrats est comme lui passionnée de sport outdoor (en plein air). Elle le met en relation avec le service des Sports de la rédaction. « Peu de personnes voulaient couvrir ce domaine sportif », leur préférant le football et le hockey. Il se spécialise et couvre les courses de trail à la pige. Survient ensuite la pandémie. Les événements sportifs étant à l’arrêt, le néophyte perd ses commandes. Coup de chance : un poste est vacant dans un autre média local. En juillet 2020, il obtient un CDI de journaliste au Messager.

3. Le live-tweet d'une manif

Julien Bouteiller, quant à lui, tente à deux reprises d'intégrer l'IUT de Lannion, sans succès. Il s'initie aux techniques du journalisme au sein d’une mission locale normande. Ce fils d’un père ouvrier et d’une mère au foyer couvre la Fête de la musique et interviewe des artistes. C’est par la suite, après un semestre à la fac, qu’il obtient un stage dans une société de production correspondante de BFMTV en Normandie. Peu après, un premier CDD lui est proposé dans le groupe PubliHebdos : « Ils avaient entendu parler de moi, je pense qu’ils raclaient un peu les fonds de tiroir », s’amuse-t-il. Il enchaîne avec un CDD de remplacement chez 76Actu où, trois mois plus tard, on lui propose un CDI. À 31 ans, il est désormais rédacteur en chef d’Actu.fr à Rouen.

« Si la vie ne vous donne pas d’expérience, créez-la vous-même »

Dans son parcours, le rôle des réseaux sociaux a été crucial. En effet, a-t-il appris, le recruteur du groupe PubliHebdos l'avait repéré grâce à un de ses live-tweets d'une manifestation d'agriculteurs. « S’il n’avait pas vu le post, je n’en serais peut-être pas là », admet Julien Bouteiller. Dès lors, il conseille aux aspirants journalistes : « Si vous n’avez pas les lignes sur le CV, si la vie ne vous donne pas d’expérience, créez-la vous-même. »

4. L'art de la traduction

Nora Bouazzouni, 38 ans, ne dit pas autre chose. Elle estime avoir trouvé son équilibre en diversifiant aussi bien son activité (traductrice, journaliste, autrice) que ses supports (podcast, vidéos…), ses formats et ses sujets (le genre, les séries, l'alimentation…). Elle suggère : « Si vous avez la possibilité de ne pas choisir, ne choisissez pas. » Son leitmotiv ? Ne jamais arrêter de se former. « J’ai appris à coder des sites seule sur Internet », raconte-t-elle. 

Du journalisme, cette enfant issue d’une famille ouvrière ne connaît au départ que la presse gratuite rapportée par son père à la maison. Diplômée ensuite d’une licence d’anglais, elle décroche un premier job dans une boite de communication. Elle y découvre l’éditorial, la production… Jusqu’au jour où on lui propose de participer au lancement de la version française du pure player Slate en 2008. Traductrice en freelance, elle adapte pour le public francophone des articles du Slate anglophone. En parallèle, elle alimente son blog, qui fait office de book. Trois ans plus tard, elle rejoint le site web de France Info. Elle y reste deux ans, avant de devenir pigiste.

Ces journalistes aux trajectoires singulières souffrent parfois du syndrome de l’imposteur. « Ce n’est pas un choix de ne pas faire d’études, assure Rémy Buisine. Il faut prouver dix fois plus pour se sentir légitime. » Le fait de ne pas avoir fait d'école complique aussi l'accès à certaines informations. « Un jour, témoigne Nora Bouazzouni, je parlais d’un tarif pour un média et un confrère me dit “attends, je vais regarder sur le groupe Facebook des anciens de l’ESJ”, où ils s'échangent des infos. On ne pouvait pas être dessus sans avoir fait l’école. Ce n’est pas normal qu’il faille cela pour accéder aux tarifs ! », défend la créatrice du site collaboratif PayeTaPige.

Heureusement, certaines rédactions tendent à s’ouvrir. Lorsque Julien Bouteiller recrute, un portfolio retient davantage son attention qu’un CV. Sans exclure les diplômés classiques, il considère que « quelqu’un avec un profil atypique ou autodidacte se démarque ». De même pour Rémy Buisine, qui estime recevoir 90 % de CV de personnes issues d’école. Il conseille de « se donner à fond » et de « cultiver son originalité en faisant beaucoup de terrain ». Après, ajoute-t-il, « il ne suffit pas de travailler, les places sont rares, la réussite n’est pas garantie, le piston entretient des injustices et si ça ne marche pas, tant pis ; mais au moins, tout aura été tenté. »

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