Pour les journalistes qui enquêtent sur les violences faites aux femmes et aux enfants, écoute laisse des traces.

© Illustration : Johanne Licard

Violences sexistes et sexuelles : ces enquêtes qui hantent les journalistes

Recueillir les témoignages des victimes est éprouvant. L'écoute de ces récits exige de l'empathie et touche durablement les journalistes. Comment se débrouillent-ils avec l'écho de ce qu'ils ont entendu ?

Temps de lecture : 7 min

« Ce que j’aimerais le plus, c’est arrêter de faire des cauchemars ». Comme beaucoup de journalistes ayant enquêté sur les violences sexistes et sexuelles (VSS), Alizée Vincent n’en est pas sortie complètement indemne. Plus nombreuses depuis octobre 2017 (mouvements #metoo et #balancetonporc), et n’épargnant aucun milieu (politique, cinéma, sport, Église, école, entreprises…), ces enquêtes entraînent souvent, pour celles et ceux qui les réalisent, des conséquences psychologiques.

Pleurs, insomnies, cauchemars, angoisses, pensées parasites… Les dix journalistes interrogés pour cet article (huit femmes, deux hommes), ont toutes et tous été touchés par leurs sujets, à des degrés divers. « Je ne m’étais pas imaginé les conséquences du recueil de la parole de ces femmes victimes de violences », nous raconte Émilie Laystary, journaliste indépendante ayant enquêté sur les violences en cuisine pour Libération.

La plupart des journalistes interrogés raconte avoir été complètement habitée par leur enquête. Cécile Delarue couvre les violences sexistes et sexuelles depuis plus de vingt ans. Impossible pour elle d’oublier les victimes qu’elle a rencontrées : « On les porte en soi un peu comme des fantômes, elles restent là, même des années après. » Alizée Vincent, qui a notamment quitté le magazine féministe Causette pour ne plus traiter quotidiennement ce type de sujets : « Je pensais tout le temps aux VSS ». Un phénomène accentué par les interviews réalisées tard le soir ou le week-end, en fonction des disponibilités des sources.

Empathie 

Limiter sa propre disponibilité, en se réservant des moments personnels est alors indispensable, conseille la psychologue Emmanuelle Lépine. Elle recommande également de ne pas réaliser d’interviews de victimes depuis chez soi : « Quand on fait un métier qui est aussi engageant émotionnellement, c'est important d'avoir des espaces protégés par rapport aux espaces professionnels. »

Après avoir consacré plusieurs années de sa carrière aux VSS, le journaliste indépendant, Mathieu Martinière ne veut plus, lui non plus, travailler sur ces sujets : « J’ai commencé à ressentir une forme de lassitude… Cette histoire, tu l’as déjà entendue 150 fois, tu deviens insensible malgré toi. » Ce mécanisme normal, « c’est ce qu’on appelle l’émoussement émotionnel », nous explique Emmanuelle Lépine, qui réalise une trentaine de consultations par mois pour des journalistes du Monde (autant d’hommes que de femmes). « Les émotions suscitées par ces récits sont tellement fortes qu’une sorte de voile se met en place inconsciemment, pour se mettre à distance et se protéger psychologiquement ». Or l’empathie est indispensable, particulièrement sur ces questions, « pour que les victimes aient envie de parler. »

Traumatisme «vicariant »

Mais, souligne-t-elle, le risque principal pour les journalistes exposés à ces témoignages est le traumatisme vicariant. Cauchemars mettant en scène des violences, insomnies, crises d’angoisses, de pleurs, difficultés à dormir, idées noires… « C'est exactement ce que vivent les victimes elles-mêmes et ce que finissent par vivre les gens qui sont à leur écoute. »

Impossible de rester de marbre face à la douleur des récits. Et l’espoir que les victimes placent dans les journalistes peut être lourd à porter, témoigne Hélène* : « Souvent, les victimes viennent te parler parce que tu es leur dernier recours. Elles arrivent avec des bagages que tu dois réceptionner, il faut trouver les bons mots. »

Et la bonne posture. Entre écoute et vérification des faits, l’équilibre est fragile, estime Émilie Laystary : « C’est éprouvant de demander des détails. Il y a une sorte de gêne, de malaise. » Malgré la difficulté face à des « récits qui prennent aux tripes », Paul Boyer et Pauline Grand d’Esnon voient justement l’exigence de vérification comme une ressource pour ne pas être complètement absorbés par les récits.

Double pression

Une pression particulière pèse sur les journalistes : « Si on se plante, on peut mettre en difficulté beaucoup de victimes », souligne Pauline Grand d’Esnon. Alexandra Pichard, journaliste à L’Informé, abonde : « Je fais très attention à ce que l’expérience de la médiatisation ne soit pas un traumatisme de plus pour les victimes. Je me sens responsable de la manière dont ça se passe… C’est un stress pendant toute l’enquête. » Les éventuelles conséquences judiciaires pour les mis en cause ne laissent pas non plus indifférent. « Ça m'est arrivé qu’un mis en cause me demande de ne pas publier, en me disant que ça allait gâcher sa vie. On ne peut pas rester de marbre par rapport à ça. Mais, notre travail c’est de se mettre à distance de tout ça, et de prendre une décision sur ce qui est légitime d’être publié », raconte une journaliste. « Même si tu sais que cette personne a fait des choses terribles, c’est compliqué de se sentir responsable d’envoyer quelqu’un derrière les barreaux », nous explique une autre.

Une difficulté s’ajoute dès lors que les journalistes s’identifient, consciemment ou non, aux protagonistes. « Je ne voulais plus souffrir autant de ces sujets qui résonnent avec mon histoire personnelle », nous confie Alizée Vincent. Sarah*, journaliste web dans un grand groupe, nous raconte la complication liée à cet écho personnel : « Je pensais tout le temps à mon histoire. Je n’y avais jamais pensé autant. » Mais, pas besoin d’être concerné directement pour que le mécanisme d'identification se mette en place. « Moins susceptibles d’avoir vécu des violences sexuelles, les hommes aussi peuvent s’identifier, observe Emmanuelle Lépine en consultation. Ce qui est compliqué, c'est qu'ils peuvent éventuellement s'identifier à l'agresseur. »

Depuis un dossier sur l’inceste en France réalisé il y a quinze ans, alors qu’elle venait juste d’avoir un bébé, Cécile Bontron vit dans l’angoisse constante qu’il arrive quelque chose à ses enfants. Avant cet article, la journaliste indépendante habituée des grands reportages à l’étranger, n’avait jamais parlé de ses difficultés : « Quand tu es une femme, que tu veux partir toute seule dans un pays compliqué, tu ne peux pas te permettre de dire que tel sujet en France a été dur... Il faut être encore plus forte. »

Responsabilité du management

« Pour la vieille école, il ne faut pas être fragile, en fait, c’est un défaut professionnel », dénonce Cécile Delarue. Or, insiste Emmanuelle Lépine, « Ce n’est pas une fragilité ou une incompétence, mais la conséquence logique de l'exposition aux récits de victimes. » Elle pointe un besoin d’accompagnement des managers : « Les rédacteurs en chef voient que ça ne va pas, mais ils ne savent pas quoi faire. Il faut les aider à trouver les bonnes réponses. » Ce que confirme Sarah* : « Je sais que si j’avais eu besoin de parler, ça se serait bien passé. Mais les chefs peuvent accueillir ta parole, pas aller beaucoup plus loin. »

C’est pourquoi la psychologue se réjouit de voir des médias prendre en compte ce risque professionnel. Un mouvement accru après les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan (2015), avait expliqué à la Revue des médias sa consœur Jessica Zabollone-Hasquenoph.

« En tant qu’employeur, le droit du travail nous oblige à mettre en place toute une panoplie de préventions, mentales ou physiques, pour nos journalistes. Pour défendre l'indépendance et la liberté de la presse, il faut aussi prendre soin de ces journalistes », soutient Maxime Lefébure, chargé de développement RH chez Mediapart. En poste ou pigistes, leurs journalistes peuvent bénéficier de consultations avec une psychologue spécialisée.

Restent les collègues. Si Hélène* nous dit pouvoir en discuter avec « quelques collègues qui travaillent aussi sur ces sujets », cela reste « difficile de mettre des mots, d'expliciter comment on se sent dans ces moments-là. » Enquêter à plusieurs peut aussi aider. « On bosse à deux, avec Rémi Carton, parce que c’est plus facile techniquement et psychologiquement », constate Paul Boyer, qui a enquêté pour Libération sur l’esclavage sexuel d’enfants en Haïti. Pour Émilie Laystary : « C’était fantastique de travailler en duo avec Kim Hullot-Guiot. Ça nous a permis de garder les idées claires. »

* Prénom modifié

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