Ecran d'accueil du webdocumentaire Gaza/Sderot.

© Crédits photo : Arte/Upian

« Gaza Sderot », un webdoc sauvé de l’oubli

L’heure de gloire des webdocumentaires est aujourd'hui passée. Certains de ces documents multimédias sont menacés de disparition, voire pire, d’oubli. « Gaza Sderot » fait partie des miraculés, mais à quel prix ?

Temps de lecture : 5 min

« Gaza Sderot. La vie malgré tout », webdocumentaire produit en 2008 par le studio Upian, capture à l’écran la vie des habitants de la ville de Sderot en Israël, ainsi que celle des Gazaouis, situés à trois kilomètres de là, au-delà de la frontière. Cette année-là, entre octobre et décembre, 80 vidéos (40 de chaque côté de la séparation) tournées dans les conditions du direct ont été publiées à intervalles réguliers sur le site internet d’Arte. Quatre parcours de navigation sont proposés : par « temps », « gens », « lieux » ou « thèmes ». Et à chaque fois un écran coupé en deux : d’un côté la vie à Gaza, de l’autre, celle à Sderot. Lorsque l’internaute clique sur une vidéo, celle qui l’accompagne, captée de l’autre côté de la frontière, se lance également. On y découvre des habitants mener leur vie de tous les jours dans une coexistence inquiète mais paisible — le tournage des différentes séquences a pris fin peu de temps avant l’opération « Plomb durci ». Le webdocumentaire est disponible dans cinq langues (allemand, anglais, arabe, français et hébreu), et a nécessité la collaboration d’au moins une cinquantaine de personnes, pour un budget de plus de 210 000 € — un montant non négligeable pour l’époque, se souvient Alexandre Brachet, fondateur d’Upian et co-producteur du webdocumentaire. Le duo Upian/Arte est alors un acteur majeur de l’aventure des « webdocs », avec notamment « Prison Valley » (2010) et « Alma, une enfant de la violence » (2012).

Récompensé du Prix Europa à Berlin en 2008, « Gaza Sderot » est, d’après Alexandre Brachet, l’une des productions qui a le mieux montré ce qu’il était possible de raconter grâce à l’interactivité. Une sorte de capsule temporelle à la valeur inestimable, qui documente un état de choses qui « n’existera plus jamais, ou en tout cas pas avant longtemps », et qui a, d’après le créateur d’Upian, cumulé plus de deux millions de vues en moins d’un an après sa mise en ligne. Comme une écrasante majorité des webdocs de l’époque, elle repose sur la technologie Flash. « Flash a été le réacteur de l’exploration créative à partir des années 2000 : le créateur pouvait, presque tout seul, monter une expérience. C’était une époque formidable », se remémore Stéphane Nauroy, directeur de projets numériques chez Arte. Cette dépendance à Flash est aussi devenue une faiblesse. Car la technologie compte des détracteurs, dont Steve Jobs. En 2010, ce dernier scelle son destin.  Il annonce que ses appareils, dont l’iPad, tout juste arrivé, ainsi que l’iPhone, ne seront plus compatibles avec cette technologie jugée (entre autres) inefficace, mal sécurisée et trop gourmande en énergie. La mort de Flash est désormais inéluctable : dix ans plus tard, le 31 décembre 2020, les navigateurs web ne le supportent plus, rendant inaccessibles toutes les productions multimédias qui en dépendaient.

Le 1er janvier 2021, la page de « Gaza Sderot » sur le site d’Arte existe toujours, mais le webdocumentaire ne fonctionne plus. À moins d’être suffisamment averti pour avoir l’idée de passer par une machine virtuelle émulant Windows 7 et des navigateurs compatibles avec Flash. En avril, Upian met à jour la page en proposant deux solutions pour consulter, malgré tout, le document. Le recours à une machine virtuelle est présenté et explicité. L’autre possibilité, plus facile d’accès pour le grand public, est de regarder des captations vidéos de parcours d’utilisateurs. Le format est dégradé, l’interactivité est perdue, mais l’essentiel du webdoc est alors sauvé.

Des serveurs inaccessibles

Nouveau rebondissement en mai 2021. Alors que les affrontements entre le Hamas et Israël se multiplient, « Gaza Sderot » est tout simplement introuvable. Le serveur qui hébergeait le webdocumentaire et qui ne fonctionnait qu’avec une combinaison très précise de matériels et de logiciels lâche. Plusieurs semaines seront nécessaires pour remettre en ligne le webdoc, au prix d’un changement de prestataire. Mettre à jour et entretenir un webdocumentaire demande des compétences… et de l’argent.

« Nous faisons ça purement à perte, explique Alexandre Brachet. Parfois ce que nous devons faire coûte un peu cher, et nous demandons de l’aide à Arte, qui généralement nous l’accorde. » Les coûts d’entretien et de mise à jour de ces contenus relèvent en effet des producteurs, et non des diffuseurs. L’aide que peut apporter la chaîne est ponctuelle, mais précieuse. « Nous prolongeons la diffusion des œuvres numériques lorsque leur pertinence reste évidente dans un contexte qui a évolué, et qu’elles continuent de pouvoir toucher un large public, ou bien qu’elles acquièrent un statut patrimonial, nous explique Marianne Levy-Leblond, responsable des coproductions à la direction du développement numérique chez Arte France. C’était par exemple le cas de "Gaza Sderot", devenu une référence dans l’univers de la production numérique, et parce que son sujet reste évidemment et malheureusement d’actualité. » Mais cet effort s’arrête lorsque « le maintien de la mise en avant d’une production perd de son évidence, de sa priorité par rapport aux nouvelles productions. Nous sommes alors susceptibles de ne plus prolonger les droits, et donc de dépublier. »

La disparition de la technologie Flash n’est pas la seule difficulté pour conserver « Gaza Sderot ». Les API (Application Programming Interface, Interface de programmation en français) de services extérieurs évoluent également, ce qui peut compromettre certaines fonctionnalités. La navigation par lieux, à travers l’utilisation de cartes Google Maps, n’est ainsi plus que partiellement possible sur la version de « Gaza Sderot » archivée à l’INA au titre du dépôt légal du web. Des serveurs hébergeant une partie des données du webdoc sont également devenus inaccessibles.  « Nous avons pu reconstituer une version fonctionnelle de ce webdoc en faisant observer le parcours d’un utilisateur par un robot, explique Jérôme Thièvre, responsable recherche et développement au dépôt légal du web de l’Ina. Il devait établir une carte des zones interactives à l’écran et aspirer les urls, mais cette collecte reste forcément partielle et tous les éléments n’ont pu être collectés, certaines fonctionnalités du webdoc sont définitivement perdues. » « C’est un point d’attention que nous avons identifié il y a maintenant une petite dizaine d’années », explique de son côté Élodie Bertrand, responsable du dépôt légal multimédia au département Son, vidéo, multimédia de la Bibliothèque nationale de France (BnF). La collecte automatique des données ne fournissant pas de résultat satisfaisant, la BnF propose aux créateurs de lui déposer leurs documents, et se charge ensuite d’en proposer une version consultable… sur place uniquement, dans le treizième arrondissement de Paris. « Dans le cas de ‘Gaza Sderot’, nous sommes toujours dans la phase d’instruction afin d’en obtenir une version déposable », précise Élodie Bertrand.

« Une histoire de pionniers »

Une autre solution technique pour prolonger « Gaza Sderot » dans son intégrité aurait été de le redévelopper entièrement, par exemple en HTML 5, en suivant l’exemple canadien de « Bear 71 ». Le webdocumentaire, produit en 2012 par l’Office national du film du Canada (OnF) retrace la vie d’un grizzly dans le parc national de Banff. Cette reprogrammation a nécessité « une année de travail » et « autant de moyens que le développement de la première version », nous indique Louis-Richard Tremblay, producteur exécutif à l’OnF. « Nous avons étudié cette éventualité à plusieurs reprises, nous explique Maxime Quintard, directeur technique à Upian. Ça nous a démangés, mais nous n’avons pas trouvé les financements nécessaires. »

La conservation des webdocumentaires était une « forme d’impensé, analyse Boris Razon, directeur éditorial d’Arte. Je dirais que c’est une histoire de pionniers, avec des gens qui veulent aller de l’avant et essayer des choses, pas une histoire de gens qui vont se préoccuper de comment les conserver. » « On ne travaille pas en amont sur la façon dont on va pouvoir préserver les contenus multimédias », confirme Stéphane Nauroy. La raison ? L’impossibilité de prédire l’évolution des technologies et des pratiques « qui donneront les paramètres dans lesquels le problème va se poser dans l’avenir, à cinq ou même trois ans ». Une problématique qui concerne tous les producteurs de formats multimédias. Au Monde, sur les 1 200 grands formats enrichis produits entre 2010 et 2018, « 800 ne sont aujourd’hui plus accessibles », se désole Bernard Monasterolo, en charge de la production multimédia du site.

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