Annonce des résultats du premier tour de l'élection présidentielle de 1965 (ORTF), des estimations du premier tour de l'élection présidentielle de 1969 (ORTF), des résultats du second tour de l'élection présidentielle de 1981 (Antenne 2), et projection en sièges lors de la soirée électorale du premier tour des élections législatives de 2022 (TF1).

Lors de la première élection présidentielle de 1965, les candidats sont classés pour la première fois en fonction du nombre de voix obtenues. En 1969, l'ORTF initie la publication d'estimations à 20 heures. En 1981, sur Antenne 2, l'annonce du vainqueur de l'élection présidentielle a des airs de Minitel. En 2022, la soirée électorale du premier tour des législatives est l'occasion de projections sur le nombre de sièges à l'issue du second tour – elles s'avèreront incorrectes (ici TF1).

Des « nuits » aux « soirées » : petite histoire des soirs d’élections à la télé

Disparition des résultats au profit des estimations, réduction de leur durée, personnalisation des enjeux, évolutions graphiques... depuis 1956, les soirées électorales à la télévision se sont profondément transformées. 

Temps de lecture : 8 min

Jérémie Moualek est maître de conférences en sociologie à l’université d’Évry Paris-Saclay, spécialiste des comportements électoraux et de sociologie visuelle du politique. Chercheur associé à l’Institut national de l’audiovisuel (INA), il y mène des recherches sur « La fabrique (télé)visuelle de la réalité électorale (1956-2024) ».

À quoi ressemblait la toute première soirée électorale à la télévision française ?

Jérémie Moualek : La première soirée électorale télévisée se déroule le 2 janvier 1956 sur l’unique chaîne, à l'occasion des élections législatives. Jusqu'alors, les résultats étaient simplement diffusés dans les JT, la première fois en 1951. Et ce format de 1956 inaugure un dispositif et un format qui seront très peu renouvelés jusqu'au référendum de 1969.

La télévision à ce moment-là, est un média très récent, né en 1949, et surtout un privilège de classe puisque 1 % seulement des foyers sont équipés en 1954. Le média dominant est alors la radio, qui influence la façon dont la télévision relaie l'information officielle : on va lire à haute voix, comme on lit des communiqués, l'arrivée des résultats électoraux. Cela dure des heures, jusqu'au milieu de la nuit. On parle alors d'ailleurs de « nuit électorale » et pas de « soirée électorale ». Et le travail journalistique ne consiste pas à traduire ou à se réapproprier les résultats, mais uniquement à les relayer.

La traduction graphique est très minimaliste puisqu’on a des chiffres quasiment bruts, sur des petits tableaux, souvent par département et dans toutes les catégories d'entendement électoral : les inscrits, les suffrages exprimés, les abstentions, les voix en faveur des options oui/non, en faveur des candidats, les blancs et les nuls, et tout cela en nombre de bulletins recueillis.

Et les résultats – les nombres de voix – sont annoncés progressivement.

Le dépouillement se fait en direct. Les présentateurs reçoivent des dépêches et lisent des résultats qui, au début, vont concerner des communes, des départements, des circonscriptions. Puis, ils relaient les résultats qui commencent à être agrégés par le ministère de l'Intérieur. On dit alors que, sur un pourcentage de suffrages exprimés dépouillés, on atteint tel nombre de voix pour telle ou telle formation politique ou tel ou tel candidat, mais on n'a pas du tout, par exemple, d'agrégats en pourcentage à ce moment-là.

Depuis 1956, le paysage télévisuel a énormément évolué. En termes d'équipement, de nombre de chaînes disponibles ou de progrès technologiques. Comment les soirées électorales se sont-elles transformées ?

Jusqu’à la fin des années 1960, le format reste rudimentaire. Les chiffres électoraux sont peu mis en valeur, y compris d’un point de vue graphique. En revanche, la télévision met en scène l'exploit technique que constitue la collecte à distance, en direct, des résultats, grâce aux caméras, micros et ordinateurs, qu'on appelle alors les « grandes machines ordinatrices ». Cela produit un effet de réel qui valorise et légitime le nouveau média qu'est la télévision. La présentation des résultats se complexifie, avec par exemple le diagramme semi-circulaire qu'on connaît tous maintenant, diffusé pour la première fois lors des législatives de 1958 et sans grand niveau de détail.

La première élection présidentielle en 1965 opère une bascule. Pour la première fois, on classe les candidats en fonction du nombre de voix, et non plus par ordre alphabétique. Cela installe une hiérarchie des candidatures entre ceux qu'on va rapidement appeler les « petits candidats » et les candidats légitimes et normaux. Et, surtout, apparaissent les premiers pourcentages systématisés à l'image, en particulier au second tour entre Charles de Gaulle et François Mitterrand, qui prennent la place d’autres catégories : le nombre d'abstentions, de blancs et nuls. On privilégie désormais les agrégats en pourcentage plutôt que les chiffres bruts.

Et à partir du scrutin présidentiel de 1969, les chaînes se soucient d’être attractives. Cela s’explique par le développement des techniques (de la caméra légère à l'épaule, jusque, plus récemment, aux décors en 3D), la construction d'un paysage télévisuel concurrentiel, et la démocratisation du téléviseur, avec 60 % des foyers équipés en 1969, 94 % en 1994.

Ces trois facteurs bouleversent l'écriture journalistique et les dispositifs de présentation des résultats : les chaînes de télévision ne sont plus dans la simple retranscription visuelle des chiffres, mais concourent au déroulement de l'événement électoral, voire le créent. C’est ainsi que la proposition d’estimation à 20 heures apparaît lors de la présidentielle de 1969. Elle place les téléspectateurs et les citoyens dans un système d'attente où le suspense devient de plus en plus spectaculaire, avec un décompte – parfois une minute avant, comme en 1974 sur l'ORTF –, une musique, des effets visuels (l'horloge, la photographie, le Minitel, les effets spéciaux, l'image en 3D, etc.) 

En 1974, à 19h59, une pendule s'affiche à l'écran durant 1 minute, avant de dévoiler les estimations du premier tour de l'élection présidentielle.
Lors de l'élection présidentielle de 1974, une pendule occupe l'écran durant 1 minute avant le dévoilement des estimations du premier tour.

En 1969, les fourchettes des estimations sont encore extrêmement larges, de l’ordre de cinq points pour les trois premiers candidats dont les noms sont affichés à l'écran.

À cette époque, les estimations n'ont pas du tout la prétention d'être exactes. Et les journalistes répètent toute la soirée qu’il ne s’agit pas des résultats. Aujourd'hui, l'estimation fait office de résultat. Cela tient au progrès technique, évidemment, mais aussi au fait que les candidats eux-mêmes ne vont plus attendre la diffusion des résultats pour prendre la parole. Au deuxième tour, Georges Pompidou prend la parole avant même les résultats définitifs.

Ce qui évolue également, c’est le développement continu des sondages, en raison de la concurrence entre chaînes, qui les utilisent pour rehausser l'intérêt de ces soirées électorales qui, finalement, en perdent puisqu'on connaît les gagnants dès 20 heures. D’où les sondages sur les intentions prochaines de vote ou, à partir des européennes de 1984 qui voient une percée du FN, sur les motivations des votes qui viennent d'être effectués. Cela structure les débats, les commentaires, mais en termes de savoir électoraux, ça n'apporte pas grand-chose.

Comment s’est articulé l’apport des sondeurs et celui des universitaires ?

Les chercheurs, comme René Rémond et Alain Lancelot, sont dans le commentaire et l'analyse, et pas du tout dans la production des chiffres. Ceux-ci sont produits par les sondeurs. D’ailleurs, ce sont eux qui, au début, annoncent, le plus souvent en duplex, les estimations de 20 heures, avant que les journalistes se mettent à les révéler eux-mêmes, ce qui a fini par développer la confusion entre estimations et résultats. Progressivement, les sondeurs vont participer ou avoir le monopole du commentaire et être appelés « politologues ».

À partir du milieu des années 1980, les journalistes « stars » se servent des sondages pour parler au nom des Français. Au second tour de la présidentielle de 1988, sur Antenne 2, Paul Amar fait ainsi apparaître des reports de voix sur ordinateur pour expliquer la victoire de François Mitterrand, puis interroge le personnel politique présent sur le plateau, etc. L’outillage sondagier est au service du journaliste présentateur.

Il y aussi l’apparition des duplex dans les QG des candidats ?

Le premier duplex depuis un QG remonte en 1974, une quinzaine de minutes après l'estimation de la victoire de Valéry Giscard d'Estaing. Cela devient ensuite systématique pour les présidentielles. Il renforce cet effet d'évidence qu'il y a un gagnant et que le plus important, c'est qu'il y ait des gagnants, au prix parfois d’images très stéréotypées : ceux qui sont présents au QG mettent en scène leur joie ou essaient de restreindre leur tristesse, voire leur frustration. Cette focale sur les gagnants est très importante et relègue les résultats électoraux au second plan.

À partir de quand les soirées électorales ont-elles accueilli des représentants des différents partis pour discuter des résultats ?

Jusqu’aux législatives de 1973, les soirées électorales diffusent les discours des candidats ou des figures du personnel politique et, en plateaux, on fait plutôt réagir, sous forme de duels, des journalistes de presse identifiables politiquement. Puis, à partir du début des années 1970, on fait venir des membres des formations politiques.

Depuis le milieu des années 1960, le nombre de chaînes s'est considérablement accru, avec aujourd'hui une trentaine de chaînes sur la TNT, dont quatre chaînes d'info en continu. La concurrence entre chaînes a-t-elle eu un effet sur la physionomie des soirées électorales ? 

Dans un premier temps, il y a une vraie compétition, y compris technologique. Tous les moyens visuels sont bons pour se différencier. Lors des législatives de 1981, par exemple, Antenne 2 utilise une palette graphique d'IBM. Lors des municipales de 1983, la même chaîne diffuse, pour la première fois à la télévision française, un générique réalisé en image de synthèse 3D, issues d'un simulateur de vol conçu par Thomson. Sur les plateaux, on passe des panneaux en dur à l'installation d'affichage électronique. La concurrence pousse à l'enrichissement graphique ou la complexification graphique, dont l’apport à la compréhension des résultats n’est pas évident.

 

En 1983, un générique en 3D sur Antenne 2.

Mais les formats restent très similaires, avec l'estimation à 20 heures, suivie des débats structurés autour de commentaires de politiques ou de sondages. L’analyse se fait d'ailleurs souvent plus prophétique qu’analytique puisque on parle très souvent du scrutin d'après. Depuis 2002, les soirées électorales du premier tour des législatives donnent lieu à des estimations en nombre de sièges. Ces chiffres vont structurer la soirée, or ils n’ont aucun sens. En 2022, les estimations donnaient 20 sièges au Rassemblement national, il en a obtenu 89.

Le type d'élection (présidentielle, législatives, …), ou le taux d'abstention, influencent-ils la forme des soirées électorales ?

Très peu. Il y a une sorte d’accord tacite, entre médias et formations politiques, sur la présentation des résultats électoraux. Or derrière un bulletin, il peut y avoir des trajectoires, des motivations, des intentions et surtout des investissements totalement différents. Pourtant, on va systématiser cet agrégat en pourcentage, en électorat. Et privilégier une seule échelle d’analyse : celle des suffrages exprimés, qui gonfle le poids réel des candidats mais crée un effet de consensus. Celui-ci découle d’abord du mode de scrutin – majoritaire à deux tours pour les législatives ou la présidentielle – mais la télévision, en relayant ainsi l'information électorale, y contribue aussi. On crée donc des majorités absolues qui sont parfois fictives. Le seul président ayant recueilli plus de 50 % des inscrits (et non des suffrages exprimés), c'est Jacques Chirac en 2002. Si on prend en compte les votants, François Hollande en 2012 n'atteint pas 50 % du fait du grand nombre de votes blancs et nuls. Idem pour Chirac en 1995 ou pour le « oui » au référendum de Maastricht, en 1992.

Cela peut paraître anecdotique, mais en 1962, lors du référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel direct, le « oui » n’avait pas obtenu 50 % des inscrits, ce qui avait conduit certains journaux à contester la légitimité de ce résultat et à présenter les résultats sur les inscrits, poussant le ministre de l'Intérieur à se justifier en expliquant que la loi dispose de prendre en compte simplement les suffrages exprimés.

L’abstention est quant à elle devenue un chiffre d'avant 20 heures, puisqu’elle ne participe pas au calcul de l'estimation, qui porte uniquement sur les suffrages exprimés. C’est un chiffre décoratif qui fait attendre les téléspectateurs avant 20 heures, mais qui n'est pas ensuite au centre des débats, même quand elle est majoritaire, ce qui est de plus en plus fréquent. Ça place l'abstention hors des comportements politiques légitimes, puisqu'on n’en parle pas après.

L'absence, relative bien sûr, de corrélation entre type de scrutin et type de soirée électorale est renforcée par la personnalisation des enjeux. Lors du dernier scrutin européen, la mise en scène des résultats était similaire à celle d’une élection présidentielle. Par ailleurs, les enjeux sont aussi nationalisés, y compris lorsque l’élection est locale ou européenne. L'arrivée des chaînes d'information en continu n'a fait que renforcer cette tendance.

La focalisation sur les suffrages exprimés peut-elle s’expliquer par le fait que l'abstention ou les suffrages blancs ou nuls sont plus difficiles à interpréter qu’un vote en faveur de tel ou tel candidat ?

Non, les difficultés d’interprétation sont les mêmes, parce qu'on aurait tort d’assimiler forcément des votes à des opinions, et de sous-entendre que l’abstention ou un vote nul n’expriment pas des opinions. Plus globalement, on observe surtout que la réalité électorale telle qu’elle nous est montrée à la télévision reproduit les schèmes de représentations et d’interprétation de l’espace politique.
Il semble s’être imposé – depuis des décennies – un « ordre électoral du visible ». Autrement dit, un ensemble d’actes, pratiques et choix médiatiques qui délimite un univers du pensable et du visible électoral en favorisant ou excluant certaines visions de l’acte de vote. Et, par extension, faisant de la « voie des urnes » le mode d’expression le plus légitime.

Le type d’élection joue-t-il sur la durée de la soirée électorale ?

Oui. À partir du début des années 2000, plusieurs scrutins sont rapidement supplantés par des films grand public, notamment sur TF1. Même pour des scrutins très importants, comme les législatives, en 2022, la soirée électorale de TF1 n’a duré que jusqu’à 21 h 30. Cette tendance a d'abord touché les départementales ou régionales, qui donnaient lieu à des JT élargis plus qu'à des soirées électorales. Sur ce point, on constate une différence entre le service public et les chaînes privées, celles-ci prenant en compte l'abstention potentielle ou très forte pour certains scrutins, en l'associant à du désintérêt et donc à une faible audience.

Sur la longue durée, la tendance est au raccourcissement. Même France 2 s’est arrêtée en 2022 entre 23 h et minuit, alors qu'auparavant ça pouvait dépasser minuit. Les moyens de production entre France 2 et France 3 sont aussi davantage mutualisés. Les deux chaînes ne sont plus mises face à face, mais France 3 relaie en région les résultats.

 

À regarder

Les annonces des résultats lors du 1er tour des élections présidentielles (1965-2017) :

Les annonces des résultats lors du second tour des élections présidentielles (1965-2017) :

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