Le défenseur français #17 William Saliba donne une conférence de presse au stade Home Deluxe Arena à Paderborn, dans l'ouest de l'Allemagne, le 27 juin 2024, lors du Championnat de football de l'UEFA Euro 2024.

Le défenseur français #17 William Saliba donne une conférence de presse au stade Home Deluxe Arena à Paderborn, dans l'ouest de l'Allemagne, le 27 juin 2024, lors du Championnat de football de l'UEFA Euro 2024.

© Crédits photo : FRANCK FIFE / AFP

Planques, pushs et mini-scoops : comment les journalistes sportifs suivent les Bleus

Pendant l’Euro, une caravane de reporters suit les aventures de l’équipe de France de football en Allemagne. Un périple entre concurrence, filouteries et évolution des pratiques journalistiques.

Temps de lecture : 5 min

Paderborn est une ville comme l’Allemagne en a bâti des centaines. Un centre-bourg, des édifices à colombages au style architectural hérité de la Renaissance, des terrasses où l’on boit des chopes de bières pour une bouchée de pain. Dans ce décor typique de l’Ouest du pays, une centaine de journalistes a posé ses valises pour suivre les aventures de l’Équipe de France de football depuis la mi-juin. « C’est comme une colonie de vacances », sourit Vincent Duluc, reporter à L’Équipe depuis près de trente ans. 

Le championnat d’Europe se clôturera le 14 juillet, et les Bleus épuiseront le plus clair de leur temps dans leur hôtel, là où ils ont établi leur camp de base, au cœur d’une forêt verdoyante. Ils y vivent retranchés, en totale autarcie, les allers-retours à la Home Deluxe Arena, leur camp d’entraînement, constituant leur seul contact avec le monde extérieur. Vivons heureux, vivons cachés : le respect du dicton populaire « remonte au lendemain du Mondial 98 », situe Vincent Duluc. « Avant, tout était ouvert : nous étions une vingtaine de journalistes à les suivre, on pouvait dîner avec les joueurs, on dormait parfois dans leur hôtel. En devenant champions du monde, ces sportifs ont attiré l’attention de la presse généraliste, les sollicitations se sont multipliées et le cadre a changé. » 

Désormais, à Paderborn, les entraînements sont pour la plupart interdits à la presse. Seuls les médias détenteurs de droits télévisés ou radiophoniques peuvent obtenir des entretiens individuels. Les autres doivent se contenter de points presse quotidiens : une heure, chaque jour, de réponses convenues, le plus souvent stéréotypées. Miettes dont doivent se suffire les journalistes pour travailler. « Il faut savoir lire entre les lignes avec les footeux, analyser non pas ce qu’ils disent, mais ce qu’ils ne disent pas », souligne Grégory Schneider, reporter à Libération

Face à ce dispositif très contraignant, une sorte de course aux micro-révélations se met en place : on évoque les prétendues protestations des joueurs sur l’isolement de l’hôtel ; les dissensions autour d’un possible communiqué collectif appelant à prendre position commune en vue du premier tour des élections législatives de l’autre côté de la frontière… 

À Düsseldorf, la nuit est calme pour les Bleus qui s’apprêtent à conclure leur première sortie, sans accroc. Dans les dernières minutes de la rencontre contre l’Autriche, ce 17 juin, Kylian Mbappé est recherché dans les airs et se fracture le nez contre l’épaule d’un adversaire. Les images du capitaine en sang inondent les télévisions. Les reporters ont bien compris que le compte-rendu du match auquel ils viennent de mettre un point final passe déjà au second plan : ils replient l’écran de leur ordinateur. Une question sur toutes les lèvres : sera-t-il forfait pour la suite du tournoi ? Démarre la chronique d’un feuilleton qui va durer près d’une semaine. Entre notifications push, informations exclusives et concurrence. 

Les chaînes d’information sportive dépêchent des journalistes reporters d’image au sous-sol du stade dans l’espoir de suivre le convoi de l’ambulance. D’autres filent vers l’hôpital où le capitaine doit suivre des examens. Les premières dépêches tombent peu après 23 heures. « Kylian Mbappé a quitté le stade, masque chirurgical noir » ; « Il est arrivé à l’hôpital » ; « Examens rassurants », peut-on lire en quasi direct sur X (ex-Twitter). Dans la précipitation, un journal annoncera une opération qui n’aura jamais lieu. « C’est difficile car on doit aller très vite : on respecte toujours la règle des trois sources concordantes, mais il y a toujours une part de risque en sortant ce genre d’info », souligne un abonné de ces tournées estivales. 

À ce jeu de l’information exclusive, une nouvelle génération de reporters ultra connectés, proches des joueurs et de leurs entourages, excelle. Ceux qu’on appelle les insiders sont capables de dégainer un scoop à la minute. Ce sont notamment eux qu’on a envoyé au feu, le soir de la blessure de Kylian Mbappé. Leurs méthodes ? Un réseau qui va du coiffeur des joueurs aux agents en passant par les parents des stars. Un téléphone qui chauffe, à toute heure de la nuit. « On n’a rien inventé. Plus on vous dit qu’un milieu ne parle pas à la presse, plus les gens à l’intérieur passent leur temps à nous appeler. On écoute, on entretient notre réseau », élude une des voix de cette génération. C’est notamment grâce à ce travail auprès des entourages que plusieurs d’entre eux seront capables d’annoncer la titularisation surprise de l’attaquant parisien, Bradley Barcola, lors du troisième match de poule contre la Pologne. 

Communiquer la composition probable du lendemain est d’ailleurs un objectif incontournable. Une pratique très française, aussi : les journaux espagnols ou anglais s’en moquent : « Culturellement, c’est important chez nous, c’est une information attendue de la direction du journal et surtout des lecteurs », souligne Vincent Duluc. C’est là, sans doute que la concurrence est la plus féroce, surtout entre trois maisons qui se vouent une rivalité historique : Le Parisien, L’Équipe et RMC Sport.

À la veille de la deuxième rencontre tricolore dans la compétition, organisée le 21 juin, un doute entoure l’équipe qu’alignera Didier Deschamps : Kylian Mbappé, blessé, le sélectionneur doit recomposer son attaque. Tout le monde est sur le coup. Et parmi les cordes qui figurent à l’arc professionnel, une vieille ficelle a fait ses preuves : « craquer un huis clos ». Vingt-quatre heure avant un match officiel, toutes les sélections sont contraintes par l’UEFA, qui organise la compétition, d’ouvrir le premier quart d’heure de son entraînement à la presse. Le quart d’heure passé, tout ce beau monde est escorté par les services d’ordre vers les salles de travail climatisées, installées aux abords du stade. 

C’est là que la filouterie devient une qualité précieuse. Le plus souvent, ces derniers préparatifs servent à communiquer aux joueurs la stratégie du lendemain. Alors, on se cache derrière les sièges, on déniche une porte qui offre un point de vue. « Cest grisant, on monte dans des arbres, on se cache dans des coursives, il y a un côté enfantin », souffle Grégory Schneider, retraité de l’exercice. Avant qu’un autre s’interroge : « Est-ce que ça vaut le coup de fournir tous ces efforts, juste pour onze noms cochés sur le papier ? Le lecteur a-t-il vraiment envie de lire ça ? »

Ce qui est certain, c’est que la pratique crispe les relations entre le staff de l’équipe de France et les journalistes. Deux journalistes français (un du groupe L’Équipe, un autre de l’AFP) qui s’étaient cachés dans le stade à la veille du match contre les Hollandais seront suspendus d’accréditation durant une journée après une dénonciation auprès de l’UEFA. 

Ce soir-là, c’est Le Parisien qui dégainera le plus vite. Trois paragraphes, 477 mots : Didier Deschamps va titulariser le milieu de terrain Adrien Rabiot au poste d’attaquant gauche. Une surprise. Branle-le-bas de combat chez les concurrents, partis dévorer une pizza dans les rues animées de Leipzig avant le bouclage de leur journal. Parmi les reporters du quotidien L’Équipe, chacun mobilise ses contacts capables de confirmer l’information du Parisien. Un peu avant minuit, le journal sportif peut lui aussi l’écrire : le joueur de la Juventus Turin sera bien titulaire. « Putain, ils nous ont bien niqués », s’amuse l’un d’eux. Sans rancune… Ils partageront, quelques jours plus tard, une bière confraternelle dans les rues de Perborate. 

La caravane de reporters rejoint, ce lundi 1er juillet, le stade de Düsseldorf pour les huitièmes de finale contre la Belgique, les yeux dans les yeux, les mains dans le plat d’œufs brouillés au petit-déjeuner d’un hôtel partagé.

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