Qui a dit que s'ouvrait l'âge d'or du cinéma colombien ?

Qui a dit que s'ouvrait l'âge d'or du cinéma colombien ?

Devant l'augmentation des productions nationales et l'adoption d'une nouvelle loi visant à attirer les tournages étrangers, nombreux sont ceux à annoncer la grande envolée de l'industrie du film en Colombie. Pourtant, sur bien des plans, elle doit encore consolider ses bases.

Temps de lecture : 17 min
Avec l'élaboration, début 2012, d'un nouveau texte de loi visant à renforcer le soutien à l'industrie du film (un texte entré en vigueur au mois de juillet de la même année), les pouvoirs publics colombiens ont donné un signe qui n'est pas passé inaperçu. Il est suffisamment rare de voir la Colombie – à l'instar de la grande majorité de ses voisins latino-américains – soutenir de manière significative les appareils de production culturelle pour que cette mise à jour du dispositif d'aide au cinéma ait pu être interprétée comme un geste important, positif, très positif.
 Le pouvoir colombien n'avait pas agi en faveur du cinéma depuis près de dix ans. 

Le pouvoir colombien n'avait pas agi en faveur du film depuis près de dix ans, avec la première loi sur le cinéma, celle de 2003, qui avait offert des mesures plus concrètes pour le secteur, en complément des dispositions de la Loi générale sur la Culture (Ley general de Cultura) de 1997.

 
La « Nueva Ley de Cine »(1), en instaurant des principes d'incitation au tournage sur le sol colombien, s’adresse avant tout aux productions étrangères et fait espérer une revalorisation de l'image de la Colombie en tant que « terre de cinéma », mais aussi et surtout une réhabilitation de son image globale, le pays étant encore fortement associé à une idée de violence et au contexte lourd du conflit armé. Le cinéma colombien mise également sur l'injection de capitaux venus de l'extérieur pour donner plus de souffle à ses propres structures et services techniques qui, sur la base d'une santé financière renforcée, pourraient peut-être mieux porter les productions nationales.

 

Bogotá
 
Déjà enthousiastes face à l'augmentation du nombre de films produits au niveau local sur la dernière décennie, fiers d'une meilleure représentation dans les festivals internationaux, et satisfaits du tissu de festivals qui, dans le pays, valorisent avec un certain brio, depuis de nombreuses années, le patrimoine cinématographique, nombreux sont les spécialistes à avoir considéré la promulgation de la Loi 1556 de 2012 comme une ultime preuve : l'industrie du cinéma colombien serait entrée dans son âge d'or. Une intuition, ou une interprétation, un peu hâtive. Ce qui est en réalité plus un réveil – du côté des pouvoirs publics – que le début d'une époque bénie n'annule pas les lacunes qui marquent plusieurs pans du secteur du cinéma en Colombie. Doivent notamment être pointés du doigt le manque de renouvellement thématique (et artistique) des films et, conséquence partielle, un problème latent de désamour du public local pour la création nationale, constante négative derrière laquelle pointe le souci de la rentabilité. Analyse des sursauts de santé et des défaillances du système cinéma à la colombienne.

Les prémices de la « conscience cinéma »

La loi 1581 votée en 2012 se positionne comme la seconde pierre importante dans l'édifice du soutien public au cinéma colombien. Si, sur le papier, elle est officiellement désignée comme la « Ley Filmación Colombia » (Loi sur les tournages en Colombie), on parle volontiers de la « Nueva Ley de cine » (Nouvelle loi sur le cinéma), dans la mesure où elle fait suite au texte de 2003. Celui-ci s'est vu attribuer le titre de « Ley de cine », la Loi sur le cinéma, la seule et unique si l'on s'en tient aux dénominations strictes, la « première » si l'on suit les nouveaux usages de langage.
 
Si les textes de 2003 et 2012 sont incontestablement les deux éléments forts de la politique de reconnaissance du cinéma par les pouvoirs publics colombiens, la conscience autour de la question cinéma ne s'est pas réveillée au XXIème siècle. Dès 1938, un Departamento de cine(2) a été créé sur proposition du ministre de l'Éducation Jorge Eliécer Gaitán. La structure, directement rattachée à son ministère, en suivait également les priorités : il s'agissait avant tout d'instruire la population en faisant circuler un ciné-bus proposant principalement des courts métrages sur les villes colombiennes, afin de faire connaître le pays sous toutes ses facettes à ses propres habitants. L'expérience a pâti du manque de personnel qualifié, donnant lieu à des films de qualité moindre, diffusés dans des conditions non optimales.
 
Du point de vue des normes législatives, c'est le contexte de la Seconde Guerre mondiale qui a offert son premier cadre de protection au cinéma national. L'importation de films européens, qui correspondait jusque-là à un flux conséquent, étant stoppée par le conflit, le territoire colombien s'est trouvé irrigué de films en provenance de son propre continent, en l'occurrence du Mexique et des États-Unis. Dès 1942, la loi n°9 (Ley Novena) de promotion de l'industrie cinématographique est entrée en jeu, afin d'assurer une protection face à cette concurrence plus directe. Deux mécanismes essentiels sont posés : d'une part, une réduction de 10 % appliquée aux taxes sur les entrées pour les exploitants de salles, pour la seule diffusion de courts ou longs métrages colombiens ; d'autre part, l'instauration de quotas de diffusion d'œuvres nationales dans les salles obscures. Si la loi a été appliquée de façon tardive et partielle, ne permettant pas de soutenir efficacement la production nationale comme elle le projetait, elle aura néanmoins jeté les bases d'une réflexion qui servira aux adaptations législatives futures.

FOCINE (1979-1983) : un pic sur la courbe de la production colombienne

Les années 1980 ont été une période encourageante pour la production cinématographique colombienne, et pour cause : la décennie est marquée par le travail de FOCINE, société à caractère étatique(3) spécialement pour gérer le tout premier fonds de soutien au cinéma (Fondo de Fomento cinematográfico), créé en 1977. FOCINE, présentée comme la « compagnie en charge de la promotion du cinéma » (Compañía de FOmento CINEmatográfico en espagnol, d'où sa dénomination), et dépendant du ministère des Communications, débute son activité en 1979(4). Son activité, qui consiste uniquement, dans un premier temps, à juger de la validité de projets présentés en commissions et à répartir de façon adéquate les subventions, se double rapidement d'un rôle de producteur à proprement parler. L'activité de FOCINE et les moyens financiers représentés par le Fonds de soutien au cinéma ont des conséquences indéniablement positives pour le secteur : en quatorze ans, ce sont 31 longs métrages et 139 moyens métrages (dont 56 pour la série documentaire Yurupari, un programme télévisé récompensé à maintes reprises) qui auront bénéficié de subventions de FOCINE, intervenu par ailleurs comme producteur ou coproducteur sur la majorité des projets.
 
Le système connaît cependant deux grands défauts. La mission est tout d'abord incomplète : si FOCINE donne un coup de pouce à la production, en aucun cas ne sont pensés des mécanismes de soutien – indispensables – pour les pans de la distribution et de la diffusion en salles. Les films ont du mal à trouver leur place, et le bilan économique global de la production portée par FOCINE est décevant en termes de rentabilité. Par ailleurs, la structure pâtit de la corruption des équipes d'encadrement, bridant en partie l'amplitude des effets qu'aurait pu avoir la politique d'aide pour le film colombien. Gangrénée par un double handicap financier, FOCINE dépose le bilan en 1993.
 
La disparition de cette structure d'appui sans précédent a fait chuter le niveau de production et a freiné le développement du cinéma dans le pays. Le fonds réservé au cinéma n'a certes pas été supprimé : il a été transféré à l'Instituto Colombiano de Cultura (COLCULTURA), l'ancêtre, en quelque sorte, du ministère de la Culture(5), qui assure la gestion du fonds pendant quatre ans. Mais l'enveloppe disponible est moindre, la politique de soutien bien moins dynamique, et la période est particulièrement insignifiante en nombre de longs métrages produits : un à deux films seulement voient le jour par an. La profession, largement délaissée par l'État, s'est tournée tout entière et sans attendre vers la coproduction avec les pays européens, et c'est dans ce modèle d'ouverture vers l'extérieur que se joue la survie du cinéma national.
 
C'est au début de ce contexte de crise, l'année même du signal négatif de la disparition de FOCINE, qu'un film 100 % colombien aura réussi à tirer son épingle du jeu, en réalisant un nombre record d'entrées sur le sol national (1 500 000 spectateurs) et en raflant de nombreux prix au niveau local et sur la scène internationale : devenu un des films les plus marquants de l'Histoire du cinéma colombien, La estrategia del caracol (La stratégie de l'escargot) de Sergio Cabrera est un exemple de succès qui a profité du tremplin FOCINE, puisque le film s'est construit sur une subvention FOCINE remportée en 1989, grâce à son scénario(6).  
 
Bande-annonce La estrategia del caracol de Sergio Cabrera
 

La loi de 2003, socle nécessaire

Il aura fallu attendre dix ans après la fin de l'expérience FOCINE pour voir émerger à nouveau un système complet où une manne publique significative est confiée aux soins d'une structure spécialisée et visible, pour irriguer la production de films locale. C'est la loi 814 de 2003 qui signe le renouement des pouvoirs publics avec le cinéma : est mis en place le Fonds pour le développpement cinématographique (Fondo para el Desarrollo Cinematográfico – FDC), géré par le CNACC, le Conseil national des arts et de la culture en cinématographie (Consejo Nacional de las Artes y de la Cultura en Cinematografía), dépendant du ministère de la Culture, et Proimágenes Colombia. Créée en même temps que le ministère de la Culture, sous l'identité de Fondo Mixto de Promoción Cinematográfica(7), devenu par la suite Proimágenes en Movimiento, la structure – une société sans but lucratif – est composée d'acteurs publics et d'acteurs privés du cinéma et participe activement à l'élaboration des politiques de soutien au secteur. Elle est plus que jamais aujourd'hui l'une des grandes références en la matière.
 
 

La loi de 2003 ne laissait pas trop de doutes quant à l'obtention de résultats effectifs. Le calcul est simple : en faisant suite à un semblant de vide de politique de soutien au secteur du film, il était difficile de ne pas voir la production cinématographique locale prendre le chemin de la pente ascendante, en termes de quantité de films produits. C'est la création dans son ensemble, affiliée directement aux activités de production et de coproduction, pour la réalisation de courts et longs métrages, ainsi que de documentaires, qui se trouve prioritairement visée par la première loi sur le cinéma : 70 % du Fonds sont directement destinés à soutenir ce pan d'activité. Le reste de l'enveloppe est réservé à une mission générale de « promotion du cinéma en tant qu'industrie, et dans son ensemble »(8), laquelle passe notamment par le financement de programmes de formation professionnelle et des politiques d'incitation à la projection de films colombiens en salles. Sur ce dernier point, l'action des pouvoirs publics est louée pour l'importance peu commune qu'elle accorde au format du court : les exploitants bénéficient d'un abattement de 6,5 % sur les 8,5 % qui sont prélevés sur leurs revenus nets pour la diffusion d'un film étranger en salles(9), s'ils projettent en avant-séance un court métrage colombien. Une condition cependant : le court en question doit avoir obtenu la certification du ministère de la Culture.

 
Concernant la constitution de l'enveloppe de subventions, le FDC est alimenté par des prélèvements obligatoires imposés d'une part aux producteurs (5 % sur les recettes globales), d'autre part aux distributeurs et exploitants de salles (8,5 % sur leurs revenus nets réalisés sur les seuls films étrangers). Les subventions qui en émanent peuvent être attribuées sur deux modes : une partie des aides est allouée de façon automatique aux acteurs concernés, tandis que des aides supplémentaires peuvent être obtenues dans le cadre d'appels à projet et concours, ou si un prix est venu récompenser un film.
 
Afin de compléter les sommes libérées par le Fondo para el Desarrollo Cinematográfico, la loi de 2003 a posé le principe de déductions fiscales pour les investisseurs choisissant de soutenir un film local (court ou long métrage), la réduction d'impôts étant fixée à 125 % du montant investi, selon l'article 16 de la loi(10). Cette dernière mesure a été un levier important pour voir s'enclencher la mécanique voulue par la loi 814.
 
Car il est clair que la loi de 2003 a porté ses fruits pour la relance de la production nationale. Avant l'application du nouveau système d'aides, il était rare de voir plus de cinq films livrés sur une année, entre 1995 et 2003(11), contre pas plus d'un à deux films produits en moyenne sur la première moitié des années 1990. Grâce au principe de subvention lancé en 2003, la production nationale a gagné en souffle pour atteindre une moyenne de dix films sortis en salles par an, entre 2005 et 2010. L'après-2010 a pris des allures d'envolée, le nombre de films nationaux proposé en salles ayant doublé par rapport à la période précédente, avec un total de 18 longs métrages colombiens en 2011, et 23 en 2012.

 

Chiffres : Cine Cifras / Proimágenes Colombia
 
Cette hausse de la production s'explique par l'augmentation progressive de moyens pour le Fonds pour le développpement cinématographique, due en très grande partie aux meilleures recettes réalisées à partir du début des années 2000 par la branche de l'exploitation, contributrice directe au fonds. Fixé à 4,37 milliards de pesos colombiens (COP)(12) pour sa première année de mobilisation, en 2004, le fonds a connu une augmentation légère et quasi régulière jusqu'à 2010, pour atteindre 11,638 milliards de pesos (COP) à cette date(13). L'enveloppe a connu jusqu'ici une unique baisse, superficielle, entre 2005 et 2006. Et si le nombre de films locaux sortis en salles a augmenté dès 2011, c'est que le fonds a pris des proportions plus généreuses, passant de 11,63 milliards(14) de COP en 2010 à 18,1(15) en 2011, pour rester perché à 19,86 milliards(16) en 2012. Si les années 2010 semblent a priori placées sous un ciel favorable, il faut noter que le fonds, en 2013, a été estimé à quelque 19,61 milliards de COP(17), signalant une légère baisse des moyens disponibles.
 
 
Chiffres : Cine Cifras / Proimágenes Colombia
Mais si l'appui économique à la production s'est renforcé, lui offrant l'amélioration de santé attendue, ce n'est pas le cinéma colombien lui-même qui s'auto-entretient. Lorsque la branche de l'exploitation permet de libérer une manne plus importante pour soutenir les films nationaux, ce n'est pas de la production locale qu'elle tire ses bénéfices salvateurs.

Entre désamour pour le cinéma national et déconnexion des salles obscures

Les structures qui examinent à la loupe la santé des salles obscures en Colombie rendent une image positive, présentant un secteur qui prend du poids en termes de fréquentation et, conséquence liée, de recettes réalisées sur les entrées. L'augmentation du nombre d'écrans dans le payspassé de 147 en 2002 à 749, répartis en quelque 200 sites, au début 2013 – a participé pour une part non négligeable à ces améliorations.
 On comptait 147 écrans en 2002, on en compte 749 en 2013. 

Selon les chiffres de Proimágenes Colombia, observateur privilégié, la fréquentation des salles colombiennes a été en hausse constante depuis l'entrée en vigueur de la loi de 2003. Entre 2007 et 2012, le nombre annuel de spectateurs a pour ainsi dire doublé, passant de 20,7 millions de spectateurs en 2007 à près de 41 millions sur 2012. Mais ce n'est pas le cinéma national qui sort grand bénéficiaire de ce mouvement. Les blockbusters américains noient le cinéma national en occupant de manière inévitable (et quasi sans exception sur la dernière décennie) les cinq premières places (au grand minimum) dans les classements des films les plus vus dans les salles colombiennes. Seule l'année 2008 aura fait figure d'exception, allant jusqu'à l'exploit : le film Paraíso Travel de Simón Brand s'est distingué comme le deuxième film ayant réalisé le plus d'entrées dans les salles colombiennes sur cette année, juste derrière The Dark Knight et devant Kung-Fu Panda

 
 Bande-annonce du film Paraíso Travel de Simón Brand
 
C'est avec des sorties comme celles de Shrek 3 (en 2007), L'Âge de glace 3 (2009), Toy Story 3 (2010), Les Schtroumpfs – Le film (2011), L'Âge de glace 4 (2012) ou Iron Man 3 (2013), en tête des classements, que se réalise le gros des prélèvements qui font les bonnes heures du Fondo para el Desarollo Cinematográfico, parmi une multitude d'autres bulldozers qui jouent la carte du film à suite, comme Spider-Man, Avengers, Madagascar, Batman et Pirates des Caraïbes, entre autres.
 

L'attention portée par le public colombien à la production nationale n'a, sur les cinq dernières années, montré aucune tendance constante. Quoiqu'il en soit, entre creux évidents et légers pics, la relation public colombien/film colombien est demeurée une réalité bien fébrile. L'augmentation du nombre de films produits en 2011 a eu les conséquences attendues, à savoir plus d'entrées pour les films colombiens en salles. On est passé d'une fréquentation moyenne de 710 500 spectateurs (colombiens, pour des films colombiens) en 2009 et en 2010 à un pic de 2 177 000 spectateurs en 2011, pour retomber à un chiffre de 1 631 000 l'année suivante. Le regain d'intérêt qui a marqué 2011 n'est sans doute pas étranger à la sortie de films qui ont rompu avec les schémas classiques de narration qui, justement, lassent et repoussent le public colombien, à savoir les prismes répétitifs de la violence, de la drogue et de la misère sociale, sujets-carcans. 2012 aura suivi la bonne lignée du renouvellement thématique, en proposant des films qui laissent la place à des sujets « nouveaux » – basiques peut-être pour l'observateur extérieur – les relations sentimentalo-matrimoniales ou les affres du monde du travail par exemple, comme dans Sofía y el terco (avec Carmen Maura), Sin palabras ou Gordo, calvo y bajito. Mais, de manière globale, la loi reste inchangée : les Colombiens ne s'intéressent pas à la production cinématographique nationale.

Au-delà du désamour patent pour le cinéma local, et derrière les chiffres en apparence positifs de la fréquentation en hausse des salles obscures, se dégage un phénomène plus général : les Colombiens n'aiment pas le loisir cinéma.

 Les Colombiens n'aiment pas le loisir cinéma. Ils lui préfèrent la télévision, la radio et la presse. 

S'ils consomment volontiers les films (y compris, bien entendu, ceux destinés aux salles) via leur télévision ou les ordinateurs, ils ne sont pas des aficionados de l'expérience sur grand écran, même si la situation a pu s'améliorer sur les dernières années. En effet, l'évolution des chiffres fait pâle figure face à certains marchés hispanophones. En 2011, alors que la Colombie enregistrait 38 millions d’entrées en salle (soit 0,8 par habitant), le Mexique réussissait à vendre 205 millions de billets de cinéma (soit environ 2 par habitant). En Espagne, où la population est à peu de choses près égale à celle de la Colombie (un peu moins de 50 millions d'habitants), ce sont 98 millions d'entrées en salles qui étaient réalisées. Depuis 2010, la communauté des spectateurs colombiens est moitié moindre que ce qu'elle était en 1998. Et il ne s'agit pas de mettre en cause le prix du billet, qui a suivi une tendance à la baisse sur les dix dernières années. Les Colombiens peuvent aujourd'hui espérer payer la somme plus que raisonnable de 3000 pesos colombiens (soit environ 1,17 euros), dans les salles les plus accessibles, pour s'asseoir dans le noir et devant un grand écran. Mais une enquête datée de fin 2012 confirmait un problème culturel, les consommateurs colombiens plaçant le cinéma en dernière place de leurs préférences en termes de médias, derrière la télévision, la radio, les magazines, Internet et la presse générale.

L'ossature télévision

La place centrale qu'occupe la télévision en Colombie n'a rien de surprenant : le pays s'inscrit parfaitement dans la tendance culturelle qui caractérise les pays à culture hispanique. Pour la zone sud-américaine, le média télé exerce une omnipotence qui dépasse les seules habitudes de consommation des foyers : les productions pour le grand écran s'appuient en effet largement sur la machine télé au sens où le cinéma ne dispose pas de studios propres et mobilise ceux qui appartiennent au puissant monde du petit écran. La télévision colombienne est armée de studios d'excellente qualité, où des géants comme la Fox notamment n'hésitent pas à tourner directement nombre de leurs séries pensées pour le public latino. Les majors Universal et Sony mobilisent elles aussi le terrain de production de Bogotá, noyau de l'audiovisuel colombien, où les structures sont bonnes et où les coûts sont moindres.
 
Au pays de Gabriel García Marquez, on a cependant pris note d'une excellente nouvelle, en juillet 2012, quelques jours après l'entrée en vigueur de la loi sur les tournages : afin de proposer plus que son patrimoine naturel et ses paysages aux grandes productions étrangères, la Colombie s'est engagée à ériger, à Medellin, le tout premier grand studio de cinéma d'Amérique du sud. Sur un schéma public-privé, le projet inclura la mairie de la ville de Medellin et une société de production locale, Contento. Devant cette nouvelle dynamique, un géant venu de l'extérieur, les studios britanniques Pinewood, a manifesté sa volonté de placer ses pions à Medellin, deuxième ville de Colombie, voulue comme le « nouvel épicentre de la production cinématographique de la région ».
 
C'est là certainement l'un des signaux les plus encourageants pour la redynamisation de l'industrie du cinéma colombienne, mais une fois encore, il semble que le système soit destiné à profiter en priorité au cinéma non-national, qui sera certainement plus à même de passer les portes d'un grand studio, car armé de budgets plus solides et de structures de production plus crédibles. Car le tissu des acteurs du cinéma colombien est marqué par une autre fragilité : les sociétés de production ne sont pas bien nombreuses et il n'est pas rare de voir se monter une structure de production pour les besoins d'un seul film, le temps de quelques mois d'existence, et ce souvent de la manière la plus informelle. Dans bien des cas, ce sont les réalisateurs eux-mêmes qui se font force motrice et se chargent de construire le schéma de production qui leur est nécessaire. Le réalisateur respecté de La estrategia del caracol fait partie de ceux qui ont lutté pour leurs films et, fin août 2013, Sergio Cabrera faisait part d'une nouvelle importante pour le secteur : la création, en association avec son plus grand collaborateur, Ramón Jimeno, de leur propre société de production, A4 Mano, qui a déjà deux projets de longs métrages en cours. Si l'apparition de ce nouvel acteur est un argument supplémentaire pour ceux qui annoncent l'envolée du cinéma colombien, A4 Mano confirme malgré tout que la télévision pèse lourd, très lourd, peut-être plus lourd : la société sera en effet orientée en parallèle, et en priorité, vers des projets télévisés. Deux grandes séries sont déjà en préparation (dont La Cueva, relatant la Barranquilla des années 1950, où se croiseront de grandes figures intellectuelles Gabriel García Márquez, Álvaro Cepeda Samudio et José Félix Fuenmayor). Par ailleurs, le duo Cabrera-Jimeno entend réaliser une grande part de ses recettes en vendant les droits des films et séries à Netflix.

Le poumon des festivals : cinéma qui se cherche, cinéma qui se trouve ?

Le cinéma colombien est-il, au bout du compte, condamné à n'avoir qu'une existence de second plan ? Le pari majeur reste le public à séduire, et la profession semble heureusement intégrer peu à peu la nécessité de changer les codes de narration et d'élargir le champ des thématiques pour gagner en popularité sur ses propres terres. Sur les dernières années, c'est dans les festivals internationaux que le cinéma colombien est allé chercher son cachet qualité. Nul besoin de rafler les prix les plus prestigieux, une présence renforcée sur les rendez-vous incontournables du film est déjà un gage solide de reconnaissance. Depuis deux ans, la Colombie a gagné sa place et une visibilité sûre à Cannes. En 2012, en présentant deux longs métrages, La Playa, de Juan Andrés Arango, pour la sélection Un certain regard, et La Sirga, de William Vega, à la Quinzaine des réalisateurs. En 2013, ce sont deux courts métrages, Solecito, d'Oscar Ruiz Navia, à la Quinzaine, et The Magnificent Lion Boy, d'Ana Caro (à la Cinéfondation), qui défendaient les couleurs colombiennes. Sur la zone latino, La Playa aura remporté deux prix, au Festival international du Film de Santiago, au Chili, et au Festival international du Film de Lima, au Pérou. 
 

À l'échelon national, le film colombien trouve l'un de ses meilleurs appuis, parmi les rares dont il dispose, dans le tissu très développé de festivals locaux (quelque 70 rendez-vous réguliers), où le cinéma d'auteur est roi. Les festivals de Cartagène et de Cali sont les piliers incontournables de la valorisation de la sphère cinéma sur le territoire colombien. Cali, en particulier, désignée comme la ciudad del cine (« la ville du cinéma »), est un point de rencontre bouillonnant, aujourd'hui extrêmement créatif et productif dans le champ du court métrage notamment. Son activité lui a valu le nom de Caliwood (un petit Hollywood colombien), une marque par ailleurs déposée depuis 2008. Et ce n'est pas l'ouverture, en juillet 2012, du premier musée national consacré entièrement à l'art cinématographique – Caliwood, Museo de la Cinematografía – qui viendra lui ôter ses galons.

La loi de 2012, un levier économique et touristique plus qu'une réaction culturelle

De nouveaux talents qui percent dans les festivals à l'étranger, un renouvellement de la génération de créateurs, une carte de festivals à l'échelle locale qui se multiplient et se maintiennent et laissent voir, au final, une certaine sensibilité pour la culture cinématographique: les signes sont de bonne augure, le cinéma colombien semble (essayer de) sortir la tête de l'eau. Mais il est encore le chemin à parcourir pour atteindre cette apogée que de nombreux observateurs ont voulu annoncer trop vite. Et la loi de 2012 n'est peut-être pas l'un des arguments majeurs pour dépister l'entrée de l'industrie du film colombien dans son âge d'or. La production et la création locales pourront certes bénéficier de la mise en place probable de structures plus efficaces pour leurs étapes de tournage et de post-production, mais ce sont avant tout des intérêts purement financiers, réalisés sur le poste « tourisme », que devrait dégager l'arsenal d'avantages fiscaux proposés aux productions étrangères, et ce en deux temps : en encourageant les équipes de tournage à venir poser leurs valises (et leur matériel) sur le sol colombien, par une remise de 20 % sur le total de leurs frais en hôtellerie, restauration et transport ; et, dans un second temps, en faisant la promotion de la Colombie comme destination de voyage auprès de la population étrangère, grâce à des films offrant une vision plus hospitalière d’un territoire encore souvent perçu, de l'extérieur, comme dangereuse.
 
Lors de la conférence de presse organisée pour la présentation de la nouvelle « grande loi » sur le cinéma, un ou deux détails ont confirmé l'état d'esprit dans lequel avait été rédigé le texte. Ouverte sur un fond sonore reprenant les grands thèmes du mastodonte mainstream Disney, la conférence a été marquée par ces mots du président Santos : « Nous signons aujourd'hui la loi pour que Hollywood vienne faire du cinéma en Colombie »(18). Le goût des super-productions non-colombiennes est assumé, validé et entretenu, et le cinéma national aura besoin de s'aventurer plus encore dans l'audace et la créativité pour exister aux yeux du spectateur colombien et sur les écrans.

Références

« Cine en cifras, Rapports 2011-2013 », Proimágenes Colombia
 
« Impacto del sector cinematográfico sobre la economía colombiana : situación actual y perspectivas », Convenio Andrés Bello, Ministerio de Cultura de Colombia, 1999

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Crédits photos : 
Illustration principale : café-cinéma Paraiso à Bogotá (AngélicayPunto / Flickr)

bandeau pour les 10 ans de la loi de 2003 sur le cinéma (Capture d'écran, site officiel du ministère de la Culture colombien)
Affiche du film Sofía y el terco / Proimágenes Colombia



(1)

« Nouvelle Loi sur le cinéma ». 




(2)

Département du cinéma. 




(3)

Entreprise à statut industriel et commercial, néanmoins propriété de l'État. 




(4)

La société est créée par le décret 1924 du 28 juillet 1978. 




(5)

COLCULTURA dépend du ministère de l'Éducation et disparaît en 1997, en vertu de la Loi générale sur la Culture, qui crée le premier ministère de la Culture. 




(6)

Les pouvoirs publics étant en pleine procédure de liquidation de FOCINE, dès 1989, les fonds ont été attribués avec retard et complications, obligeant le tournage à s'étaler sur quatre ans. 




(7)

Fonds mixte de promotion cinématographique. 




(8)

Comprendre : donner les bonnes armes au cinéma pour exister en tant que structure de production et de diffusion, mais aussi pour favoriser l'émergence de nouveaux talents, la formation, et la persistance du patrimoine des films nationaux en Colombie et à l'international. 




(9)

Voir paragraphe ci-après. 




(10)

Pour rappel, les sociétés de production elles-mêmes ne sont pas concernées par cette mesure, un point qui a été décrié à maintes reprises, sur la base d'arguments divers, par plusieurs professionnels du secteur. 




(11)

2001 aura figure d'exception, avec un pic haut de sept films arrivés sur grand écran ; 1999 s'est distinguée comme une année en creux, la production étant affectée par le contexte global de récession dans le pays.




(12)

Soit environ 2,36 millions de dollars. 




(13)

Soit environ 6,30 millions de dollars. 




(14)

6,17 millions de dollars. 




(15)

9,6 millions de dollars. 




(16)

10,53 millions de dollars. 




(17)

10,40 millions de dollars. 




(18)

« Hoy se firma le ley para que Hollywood venga a hacer cine a Colombia ». 

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