Rebecca Manzoni au micro de France Inter

Rebecca Manzoni sera à la tête de l'émission de France Inter « Le Masque et la Plume » à partir de janvier 2024. Cette émission « appartient aux auditeurs », souligne-t-elle. 

© Crédits photo : Christophe Abramowitz / Radio France

Rebecca Manzoni reprend « Le Masque et la Plume » : « Puisque je suis là, autant que ça me ressemble »

La journaliste et productrice remplacera Jérôme Garcin à la tête de l’émission de critique culturelle, qu’il présentait depuis 1989. La Revue des médias l’a suivie dans sa préparation pendant six mois, avant la diffusion du nouveau « Masque », dimanche 7 janvier.

Temps de lecture : 23 min

Dans les objets radiophoniques qu'elle produit pour France Inter, Rebecca Manzoni donne à entendre le travail. Qu'elle discute avec des cinéastes, qu'elle détricote des tubes ou qu'elle rende visite à des écrivains, elle sait faire entrer les auditeurs dans les coulisses de la création. C'est peut-être pour cette raison que j'ai eu envie de mettre en place un dispositif susceptible de rendre compte de son propre cheminement lorsqu’Adèle Van Reeth, la directrice de la station, a annoncé sa décision de lui confier « Le Masque et la Plume ».

Après soixante-huit années d'existence, cette émission est une institution. Elle n'est pas immuable pour autant. Au début, le programme était très varié : se succédaient la « tribune dramatique » (un débat entre critiques de théâtre, animé par Michel Polac), des chansons, une pièce courte, la « tribune littéraire » (animée par François-Régis Bastide), et un récital — le tout ponctué par des improvisations musicales. Le « Masque » a tour à tour été mensuel, bimensuel, hebdomadaire. Il a duré plus de deux heures puis quatre-vingts minutes avant de se fixer sur les cinquante minutes actuelles. Il a été enregistré dans des salles de toutes tailles. Il a été diffusé le dimanche après-midi avant de s'imposer le soir.

À quoi ressemblera le nouveau « Masque » ? Pour garder une trace du processus qui la ferait passer d'auditrice à productrice de cette émission patrimoniale, j'ai proposé à Rebecca Manzoni un coup de fil par mois pour sonder ses envies, ses doutes, ses trouvailles, ses peurs. L'idée lui a plu. Elle a identifié dans ses semaines le créneau le moins tendu : le mardi, en tout début d'après-midi. Nos échanges ont couru de juillet à décembre 2023. À la fin, elle s'est relue. Et a ajouté trois commentaires signalés par un astérisque.

 

Juillet : « Cette émission, c'est une agora »

 

Vous allez donc succéder à Jérôme Garcin, qui animait « Le Masque et la Plume » depuis 1989. Comment l'avez-vous appris ?

Dans un premier temps, il m'a été dit que « Totémic » ne pourrait pas continuer dans le format quotidien qui était le sien malgré le succès de l’émission. Avec Adèle Van Reeth et Yann Chouquet, le directeur des programmes, nous avons donc réfléchi à différentes formules. Plusieurs façons d'être présente à l'antenne ont été envisagées. J’ai choisi « Totémic » en hebdo et l'animation du « Masque ».

En aviez-vous rêvé ?

Pas du tout ! Je n'avais jamais imaginé présenter le « Masque », dont je suis d’abord et avant tout auditrice, comme tout le monde. Le dimanche soir, à table, avec mes gamines de 9 et 14 ans, on fait du air piano sur le générique et on dit « Le Masque… et la Plume » pile en même temps que Jérôme. Si on se met à parler et que je n'arrive pas à suivre, j'écoute en replay, dans la nuit du dimanche au lundi. Ces deux dernières années, je l'ai beaucoup écoutée la nuit, peut-être que j'ai fait plus d'insomnies. Donc pour moi c'est autant une émission du dimanche soir que de la nuit — et, désormais, du matin, puisqu'elle sera aussi diffusée à 10 heures le dimanche à partir de la rentrée.

Jérôme Garcin a comparé son poste à celui d'un « chef d'orchestre, de tribu, de timonerie, de gang et parfois même de gare ». Comment vous représentez-vous ce rôle ?

Animer le « Masque », c'est une façon d'être totalement connecté à la vitalité culturelle ; c'est avoir une vue panoramique de ce qui s'écrit, se filme, se joue ; c'est être totalement connecté à l'époque, mieux la comprendre. Et puis, être responsable d'une émission de critique, aujourd'hui, c'est quasi politique. Tout le monde se dit critique, par le biais des réseaux sociaux, donc je trouve intéressant, sur le service public, de mettre en valeur la parole de grandes plumes qui apportent leur point de vue. C'est une critique absolument indépendante, y compris à l'égard des films dont France Inter est partenaire, qui peuvent tout à fait se faire descendre par le « Masque ». Cette émission, c'est une agora, qui va à l'encontre du principe de l'algorithme. Vous n'êtes pas confortés dans vos propres avis et jugements. Des gens qui n'ont pas la même sensibilité, qui ne sont pas de la même génération, échangent — parfois vivement, mais ils échangent. Je me demande si ça existe ailleurs.

Ce n'est pas une émission qui ressemble à celles que vous avez produites jusqu'ici.

Je trouve justement très excitant de faire radiophoniquement quelque chose que je n'ai jamais fait. Après, dans la mise en place du programme, le dosage à trouver entre l'actualité incontournable et des découvertes, c'est en fait assez proche de la manière dont on programme une émission quotidienne culturelle.

De quelle latitude disposez-vous pour faire évoluer cette institution ?

Pour le moment, j'ai une liberté totale. La direction m'a suggéré de faire un « Masque » dédié aux séries [pour l'instant, l'émission traite de théâtre, de littérature et de cinéma, NDLR]. Moi, j'aimerais évidemment amener un « Masque » musique. J'ai envie de faire évoluer le générique, identique depuis 1978, tout en conservant la mélodie. J'ai aussi envie de faire venir de nouvelles voix, de nouveaux profils. Me proposer l'émission, ça signifie forcément un changement. Une émission, ça raconte qui on est. Et moi, je serai la première femme à l'animer en soixante-dix ans d'existence. J'ai une autre façon de parler, d'autres références que Jérôme, qui lui-même m'encourage à ce renouvellement.

 

Août : « Un fantasme radiophonique »

 

Identifiez-vous des pièges ?

Compte tenu de l'institution que représente l'émission, qui est une espèce de « lieu de mémoire », comme dirait [l’historien] Pierre Nora, tout est une question de dosage dans les modifications que je peux avoir envie d'apporter. J'ai un peu l'impression de parler comme une femme politique mais il y a l'idée de ce que je veux en faire et la conscience qu'il faut s'inscrire dans une histoire.

En réponse à une enquête de Mediapart sur le sexisme du « Masque » en 2020, Laurence Bloch, qui était alors directrice de France Inter, avait expliqué :  « La caractéristique du “Masque”, et ce qu’en attendent aussi les auditeurs, c’est l’excès. » Est-ce que vous voyez les choses ainsi ?

D'abord, je note que les critiques du « Masque » se sont vachement féminisées depuis cette enquête. Ensuite, je ne suis pas trop d'accord avec cette définition. Surtout à une époque où le débat n'est fait que d'excès. C'est un show, c'est théâtral, mais l'excès, le buzz, on en a soupé. Chaque critique a des arguments qui peuvent être intéressants et drôles et contradictoires ; mais il y a quand même une argumentation. Et je trouve hyper important de donner la parole à des gens qui ne pensent pas comme moi. Le tout, c'est qu'il n'y ait pas de parole univoque.

C'est un jeu de rôles ?

Bien sûr, mais régulièrement, vous entendez des journalistes a priori opposés qui tombent d'accord. On ne sait pas d'avance ce que les gens vont dire. Chacun peut changer d'avis, personne n'est monolithique, ça a du sens de faire exister ça.

Vous avez reçu des candidatures de tous les critiques de France ?

J'ai reçu pas mal de courriers. Je réponds à chacun. L'arrivée de nouvelles voix est un enjeu majeur.

Vous direz à certains critiques : « Tu as fait ton temps » ?

Non. Toutes les générations doivent être représentées au « Masque ». Chaque voix compte et a compté dans son histoire, et j'ai le respect des choses accomplies. Je ne sais pas encore comment je vais annoncer aux uns et aux autres qu'ils continuent ou pas, mais il s'agit de permettre l'émergence de points de vue nouveaux qui racontent aussi l’époque à leur façon. Et j’arrive aussi avec un fantasme radiophonique, une idée de la façon dont pourrait sonner ce concert de voix d’hommes autant que de femmes.

 

« J'ai appris à ne pas foutre en l'air ma vie privée sur l'autel de la radio »

 

Septembre :  « Micros ouverts et roule, Pedro ! »

 

Qu'avez-vous découvert depuis le mois dernier ?

J'ai découvert à quel point c'était un spectacle autant qu'une émission. Il s'agit à la fois de dire des choses intéressantes et de faire rire. J'ai assisté à un enregistrement. C'était galvanisant. Il faut voir le monde que ça attire ! Le Théâtre de l'Alliance française est plein toutes les semaines. Le public est vraiment le sixième personnage de cette émission, même quand il ne s'exprime pas.

Dois-je entendre que vous avez envie de lui accorder plus d'espace ?

Pour le moment, il n'a la parole que pour l'émission consacrée au cinéma. Je rêve de lui donner plus de place, en particulier dans les émissions littérature et théâtre. J'ai envie de travailler avec le service d'éducation aux médias de Radio France, qui fait venir dans le public des collégiens ou des lycéens qui préparent des questions. Je l'ai fait l'an passé pour « Totémic ». Ça donne à entendre des voix qu'on n'entend pas souvent, celles d'une certaine jeunesse, et des questions que je n'aurais pas osé poser. Quand j'ai reçu l’écrivain Marc Dugain, quelqu'un a dit : « Je suis venu pour assister à une émission, mais sans savoir qui vous étiez. Par quel livre commencer pour vous découvrir ? » C'est précieux.

Avez-vous observé des rituels particuliers ?

J'ai plutôt observé une absence de rituel. J'ai trouvé que le passage de la coulisse au plateau se faisait sans transition. C'est la vie qui continue : micros ouverts et roule, Pedro ! Ils ont commencé à l'heure pile. C'était extrêmement détendu. Je serai sans doute beaucoup plus fébrile lors des premiers enregistrements. Je me suis dit qu'il fallait absolument garder le tutoiement. On ne se tutoie pas tellement sur France Inter mais on ne peut pas faire semblant de ne pas se connaître. Les auditeurs sont suffisamment mûrs et cultivés pour l'entendre. On a longtemps dit que le tutoiement à l'antenne était excluant pour l'auditeur ; je crois qu'on peut être très excluant en se vouvoyant.

Vous n'avez pas envie de la faire en direct, cette émission ?

Non, car j'aimerais avoir des dimanches dignes de ce nom. J'ai appris à ne pas foutre en l'air ma vie privée sur l'autel de la radio, ce qui permet, je crois, de faire une meilleure radio. Vivre des choses en dehors du micro est essentiel pour poser de bonnes questions et parler à tout le monde. Sinon, on est dans un bocal. Je pense que les critiques présents ont eux aussi envie d'avoir un week-end digne de ce nom. La sensation de naturel repose sur le brio de leurs interventions mais je les ai tous vus sortir des notes, parfois tapées à l'ordinateur. Ça ne s'entend pas, tout est fluide et amené avec humour, mais en amont, ils ont tous bossé comme des brutes.

Vous avez hâte ?

Hâte, non. J'ai vraiment besoin du temps qui m'est imparti, d'autant que j'ai d'autres choses à faire : « Totémic » saison 2, une émission spéciale sur les Stones, la deuxième saison de ma série animée sur Arte, un podcast musical… Donc je vais vraiment mettre à profit le temps que j'ai pour me projeter. C'est quand on s'y voit que c'est rassurant, quand on se fait un film.

Vous ne commencez pas à vous y voir ?

Si, c'est vrai. C'est déjà le cas. Je m'y vois et Jérôme m'y encourage. Il me dit : « Tu viens quand tu veux », « N'hésite pas à m'appeler », « Pour ma dernière émission je veux que tu sois là » « Si tu veux changer des choses, c’est maintenant ou jamais. » Je lui pose plein de questions et avec lui, tout est simple, précis, direct.

Vous parlez de lui avec tendresse.

Je ne le connais pas assez pour que ce soit de la tendresse. Mais j'ai beaucoup d'estime et de respect pour lui. Il n'avait sans doute pas pensé à moi pour lui succéder, je n'y avais pas pensé moi-même, il avait peut-être pensé à d'autres personnes, mais il me facilite les choses autant que possible. Il me passe la main, il n'y a pas de meilleure expression. Et c'est vachement agréable. [Elle passe dans un sas qui mène aux ascenseurs de Radio France] Oh la la, il y a une réverb' de malade, on se croirait dans une cathédrale !

Une piste d'identité sonore pour le « Masque » ?

L'ambiance cathédrale ? Très peu pour moi. J'aimerais mieux qu'on ait l'impression d'entrer dans un bar. Oui, je crois que si c'était possible, j'aimerais bien la faire dans un bar, cette émission. Dans un bar, avec le public du bar. [*Note de décembre : je tiens à préciser qu’à quelques jours de la première émission, je ne suis plus du tout sûre de ça. Le « Masque » est comme un salon tenu, ça fait partie de son identité. Sa modernité comme son rythme tiennent aux voix qui s’y expriment et au ton de l’émission.]

 

Octobre :  « Être dans le respect du passé sans être dans la révérence »

 

Comment décririez-vous votre état d'esprit ?

Je suis à la fois enthousiaste et fébrile. Il s'agit à la fois d'entrer dans une institution et de la mettre à sa main, d'imprimer l'ambiance que je souhaite avec ma personnalité. Ces enjeux se traduisent très concrètement sur le travail en train de se faire sur le générique de l'émission. Cette Fileuse de Mendelssohn, jouée par Daniel Barenboim, avait été choisie par François-Régis Bastide en 1978 parce qu'elle lui rappelait le débit [du critique] Jean-Louis Bory, qui était alors hospitalisé. Bastide l'avait ensuite gardée comme une réponse aux lettres antisémites qu'il recevait. Ça fait donc plus de quatre décennies qu'elle est dans l'oreille des auditeurs. On a fait une réunion avec Anne-Sophie Ladonne, la responsable artistique de France Inter, et Bruno Carpentier, qui travaille sur l'identité sonore à l'échelle de Radio France. J'ai proposé des morceaux électros (Matmos, Jóhann Jóhannsson) que j'ai écoutés avec mon mari, plus des idées de textures sonores, comme le travail effectué par Max Richter sur Les Quatre saisons de Vivaldi. [*Après quelques essais, c’était une mauvaise direction !]

Qu'en ressort-il ?

Deux grandes pistes se dégagent : on peut soit créer un instrumentarium pop pour emmener ailleurs, soit faire entrer des textures électros. Mais je pense qu'on gardera les premières mesures de la version à laquelle les auditeurs sont habitués, elles provoquent une sensation immédiate. Il s'agit d'être dans le respect du passé sans être dans la révérence pour emmener ce générique (et cette émission) vers d'autres contrées.

Voulez-vous introduire d'autres sonorités dans cette émission ?

Peut-être. Pour l'instant, il n'y a pas de jingle, pas de virgule [une ponctuation sonore très brève, NDLR]. J'aimerais en amener un peu. [*Mauvaise idée, là encore ! J’ai changé d’avis en progressant dans ma connaissance de l’émission.]

Par exemple après la lecture du courrier des auditeurs, si vous la conservez ?

Oui, peut-être après. (Bien sûr que je garde le courrier !)

Combien de virgules pourrait contenir l'émission ?

Deux, voire trois, grand max. Une virgule casse quelque chose. On peut apporter une touche de couleur différente mais sans rompre le moelleux de l'émission. Le décor réel du « Masque » n’est pas fait de tapis et de fauteuils confortables, mais c’est ce qu’on peut imaginer à l’écoute, et le tout dans un théâtre. Ce moelleux-là, en public, il faut absolument le préserver.

Avez-vous assisté à de nouveaux enregistrements ?

Oui. Je mesure mieux l'ampleur du rôle de Jérôme pour relancer le débat, envoyer des piques aux uns et aux autres. L'aspect chef d'orchestre.

Vous vous voyez essentiellement cheffe d'orchestre ou vous pourriez avoir aussi un autre rôle, signer un édito par exemple ?

Je n'envisage pas trop de faire un édito parce que l'émission est enregistrée avec soit quatre jours, soit dix jours d'avance… et parce que je ne suis pas très friande de ça. On en est saturés, des éditos, on n'en peut plus. Et puis ça voudrait dire que ma parole serait sans appel alors que tout le truc du « Masque », c'est le débat. Je pense que mon avis s'entendra dans ma façon d'annoncer les choses ou dans mes remarques. Je compte aussi utiliser l'espace réservé aux coups de cœur pour parler de formes auxquelles je tiens comme les romans graphiques, par exemple.

« C’est une expérience inédite pour moi de me couler dans une institution »

Où notez-vous vos idées ?

Jusqu'à présent, je prenais des notes sur mon téléphone : des mots clés, des idées de lancements (notamment pour le courrier), toutes ces idées qui viennent quand on n'y pense pas. Mais maintenant, il faut que je dédie vraiment du temps à ça. Je vais consacrer le début de la semaine à ce travail. Et puis il va bientôt falloir penser au programme. J'enregistre le 3 janvier. Au moins un mois avant, il faut que je sache où je vais.

Qu'est-ce qui vous travaille, aujourd'hui ?

Je commence à réfléchir à la présence du « Masque » sur les réseaux. Sachant que ce sont les lieux où tout le monde donne son avis, comment faire exister le point de vue construit des critiques ? Est-ce qu'il faut imaginer quelque chose face caméra ?

Avez-vous avancé sur un potentiel « Masque » consacré aux séries ?

Non. J'ai déjà au moins huit livres à lire et dix films à voir tous les mois, c'est beaucoup. Pour l’heure, je ne peux pas voir six séries en plus. Il y a un principe de réalité lié au temps de préparation. Mais plein de choses vont se décider en faisant l'émission.

 

Novembre : « Il ne faut pas que je mette les auditeurs en jetlag »

 

L'échéance approche…

Conséquence : tout le monde me donne son avis sur le « Masque » ! On me dit : « Il faut que tu vires machin », « Il faut absolument que tu le gardes », « Il faut que tu fasses entrer telle discipline », « S'il te plaît ne touche à rien. » Tout le monde a un avis sur les critiques, ceux qu’on adule et ceux qu’on adore détester. Même si tout le monde me donne son avis, il faut surtout que je reste fidèle à l'idée que je me fais du « Masque ». Et je comprends de plus en plus concrètement que cette émission n’est ni la mienne, ni celle de Jérôme ; elle appartient aux auditeurs. C’est l’une des premières phrases que Jérôme m’ait dites. On ne fait pas ce qu’on veut. C’est une expérience inédite pour moi de me couler dans une institution, j’ai plus l’habitude de créer à partir d’une page blanche. Il faut que j'essaye des choses sans que l'auditeur soit perdu. Je dois procéder en douceur, pour que les auditeurs continuent à se sentir chez eux. C’est de l’horlogerie fine, il ne faut pas que je les mette en jetlag. Mais je m'attends à des critiques : les mécontents des changements et les mécontents de ce qui continue ! On ne cesse de me dire « blinde-toi ». Je me le suis dit aussi dans un premier temps. Mais au fond, ça n’est pas mon tempérament. Les gens que j’aime et qui me touchent ne sont pas « blindés » en général.

Votre casting de critiques est-il bouclé ?

Je sais quelles voix je veux faire entrer dans l’émission. J'ai contacté tous les critiques. Des personnes très liées à Jérôme m’ont dit leur souhait de partir en même temps que lui [notamment Éric Neuhoff et Frédéric Beigbeder]. Je compte introduire une nouvelle voix à chaque enregistrement, et renouveler petit à petit l’équipe. Dans le lot, il y a des gens que j'aime lire — soit dans les journaux, soit sur Instagram, où s’expriment des critiques littéraires que je trouve brillant.e.s — et des gens que j'aime écouter ; des gens que je connaissais déjà, et d’autres que je ne connaissais pas.

Le nouveau générique est-il choisi ?

J'ai écouté des propositions mais je me demande s’il ne faut pas attendre septembre pour le changer. Que Jérôme Garcin soit une femme, à partir de janvier, c'est déjà un changement majeur. Que d’autres voix arrivent, c’est aussi un changement conséquent. J’ai l’impression qu’il ne faut pas tout changer d’un coup. Je me dis de plus en plus que l’émission va continuer d'évoluer de janvier à juin. Le dosage entre le respect des habitudes des auditeurs et le renouvellement me semble particulièrement délicat. C’est un travail d’équilibriste. Je me pose aussi la question du moment pour programmer un « Masque » sur la musique.

Dans les années 1980, Pierre Bouteiller avait ouvert l'émission à la chanson, à la mode, à l’opéra…

Effectivement, il avait ajouté plein de disciplines, et il avait perdu pas mal d’audience... avant d'être nommé directeur des programmes de France Inter (on ne sait pas ce qui m'attend !). Le « Masque » est d’abord un rendez-vous avec des voix que l’on connaît. Plus on ajoute de disciplines, plus on dilue ce rendez-vous.

Je ne vous ai jamais demandé quelle place occupe le théâtre dans votre vie…

Le théâtre n’est pas très présent dans ma vie, beaucoup moins que le cinéma, la littérature et la musique. Mais c’est super important que la tribune théâtre continue d'exister, compte tenu de la place que tient le théâtre aujourd’hui — y compris la comédie musicale et le stand up.

Disposez-vous des moyens que vous jugez nécessaires ?

Quand j'ai parlé à tous les critiques, les quatre cinquièmes m'ont fait comprendre que la charge était bien lourde. L’un d’eux m’a accueilli en disant : « Oh, la vache ! » Je pense que, pour m’aider, j'aurai une personne à mi-temps et un peu plus. Mais je vais redimensionner « Totémic », je veux réserver du temps pour continuer à écrire pour la radio (comme l’émission sur les Stones ou ce que je faisais dans « Pop N’Co »), c’est mon plaisir et ma passion personnelle de fabriquer une radio qui brasse de la matière sonore. C'est ce que j'ai construit depuis vingt-cinq ans et je ne veux pas lâcher ça. Jérôme se réservait du temps pour écrire, lui aussi, c’est très important.

 

Décembre : « J'ai décidé de ne plus me prendre la tête »

 

Prête ?

Non, bien sûr, mais les quatre premières émissions sont programmées. La première, le 7 janvier, sera consacrée au cinéma. On parlera de livres le 14 janvier, à nouveau de cinéma le 21, de théâtre le 28. Je suis aidée dans mes choix par Ilinca Negulesco, une attachée de production brillante qui m'accompagne depuis cinq ans, et par mes échanges avec les critiques. Par exemple, j'avais le réflexe de parler de films qui allaient sortir. Mais la journaliste de cinéma Charlotte Lipinska m'a dit combien il était important que le public ait eu le temps de voir les films dont on parle le jour de l'enregistrement. (On enregistrera désormais le mercredi, parce que je suis à l'antenne le vendredi matin.) Ça raconte l'importance qu'a le public dans l'identité de l'émission. Et ça évite l'entre-soi.

Quelles nouvelles voix entendra-t-on ?

Pour les livres, on entendra l'autrice Blandine Rinkel et l'auteur Laurent Chalumeau, qui publient de formidables critiques littéraires sur Instagram, et Raphaëlle Leyris, du Monde. Pour le cinéma, Florence Colombani, qu'on peut lire dans Le Point, Perrine Quennesson, que j'ai découverte dans le podcast NoCiné, Christophe Bourseiller, qui est une voix d'Inter, Marie Sauvion, de Télérama. Pour le théâtre, Laurent Goumarre, qui écrit dans Libé, et un jeune universitaire et critique qui s’appelle Pierre Lesquelen. Cet orchestre de voix est un work in progress au moins jusqu’en juin.

Au fil de nos échanges, votre recherche d'équilibre entre les habitudes des auditeurs et votre volonté de renouvellement a pris une importance considérable. Où en êtes-vous ?

J'ai décidé de ne plus me prendre la tête et de préserver une part d'insouciance. Je ressens de façon très concrète le fait que cette émission soit plus grande que nous. Elle appartient à tout le monde, c'est un fait. Mais puisque je suis là, autant que ça me ressemble.

Donc vous avez à nouveau changé d'avis sur le générique ?

Je me donne jusqu'à la veille du premier enregistrement pour décider. J'ai écouté cinq propositions. Certaines passent La Fileuse de Mendelssohn à la sulfateuse, et ça ne me va pas. Je veux garder son empreinte. D'autres propositions, au contraire, me semblent trop fidèles. Mais nous touchons au but ! Nous garderons les premières mesures de La Fileuse qui nous donnent de l’élan pour une autre proposition musicale dans un second temps.

Est-ce que, comme Jérôme Garcin, vous direz vous-même « Le Masque… et la Plume » ?

Carrément. Je vais trop kiffer de le faire ! Avec ma scansion, évidemment. Il s'agit là encore de continuer l'histoire avec ma voix.

Et sur les virgules, vous avez arrêté un choix ?

On en mettra peut-être une, tirée de Mendelssohn, entre la fin de la tribune et les coups de cœur. Mais pas plus. Le « Masque » doit être un lieu où la parole se déploie, c'est un exercice d'éloquence. Je ne vais pas fabriquer un rythme artificiel en faisant clignoter des sons comme un sapin de Noël.

Comment le passage de relais entre Jérôme Garcin et vous va-t-il être mis en scène ?

La dernière émission de Jérôme sera enregistrée le 22 décembre. Je suis ravie d'y participer et qu'on se passe le relais à l'antenne. J'interviendrai à la fin. Je souhaite faire une séquence d'archives qui lui soit dédiée, pour l'entendre comme critique à ses débuts puis comme chef d'orchestre. Ce sera une émission spéciale, qui sera diffusée le 31 décembre. Lui comme moi serons très émus.

Je vous assure que vous parlez de lui avec tendresse.

Oui, vraiment. Je ressens de sa part une forme d'affection qui me touche et qui me porte. On s'appelle beaucoup. C'est fou, quand même : ça fait vingt-cinq ans que je travaille à la radio, lui quarante-cinq ans, et on ne se connaissait pas. Cette émission nous aura permis de nous rencontrer. Ça compte beaucoup pour moi. Et c'est très joyeux.

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