Une affiche de quatre éditorialistes de Fox News à New York.

Les éditorialistes de Fox News Martha MacCallum, Tucker Carlson, Laura Ingraham et Sean Hannity sur une publicité affichée sur le News Corporation Building, en mars 2019.

© Crédits photo : Drew Angerer/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/Getty Images via AFP.

Que devient Fox News sans Donald Trump ?

Près de six mois après l'investiture de Joe Biden, et après avoir reconnu la défaite de Donald Trump, la chaîne conservatrice américaine est désormais dans une position d'opposition qui semble moins lucrative. Elle est confrontée à la montée en puissance d'autres chaînes câblées plus agressives, Newsmax et OANN, mais continue à dominer la télévision conservatrice de façon écrasante.

Temps de lecture : 10 min

« Nous avons zappé de façon permanente. On ne reviendra pas. Une fois que vous avez fait quelque chose comme ça, vous êtes fini pour nous. » Inconditionnelle de Donald Trump et fidèle téléspectatrice de Fox News, Jenny, interrogée par le Washington Post en décembre 2020, ne pardonne pas à la chaîne conservatrice d’avoir annoncé la victoire de Joe Biden dans l’Arizona le soir même de l’élection. Son époux Greg et elle-même suivent désormais l’actualité politique sur Newsmax, chaîne câblée concurrente qui, avec One American News Network (OANN), allègue que le scrutin est entaché de multiples irrégularités et que Joe Biden tente de voler l’élection avec la complicité des médias d’information et des Démocrates.

Depuis l’été 2015, Fox News était pourtant l’alliée indéfectible de Donald Trump, dont elle promouvait inlassablement l’ordre du jour. La proximité était telle avec certains animateurs vedettes que leurs émissions avaient de facto été intégrées aux activités de la Maison-Blanche, comme l’analyse la journaliste du New Yorker Jane Mayer. Ainsi, en échange d’un accès privilégié au président et aux membres de son cabinet, les émissions d’opinion relayaient inlassablement la propagande présidentielle et nourrissaient le récit d’une Amérique en proie à des forces subversives (progressistes, Démocrates, médias d’information) conspirant au déclin du pays et que seul Donald Trump serait en mesure de combattre. Ce ralliement permettait à Fox News de connaître des taux d’audience inégalés dans l’histoire de la télévision câblée, ce qui lui assurait en retour des taux d’audience record. Or, dans les jours qui ont suivi la présidentielle de novembre 2020, les services de l’élection (election desk) et de l’information de la chaîne, ainsi que tous les médias dont le conservateur Rupert Murdoch est également propriétaire (New York Post, Wall Street Journal), ont reconnu la victoire de Joe Biden et réfuté les accusations de l’équipe de Donald Trump. Le lundi 9 novembre 2020, l’animateur éponyme de « Your World With Neil Cavuto » a interrompu la diffusion du point presse du président sortant quand celui-ci a commencé à affirmer que la fraude avait été massive. D’où le sentiment exprimé par Greg, l’époux de Jenny, « de s’être fait avoir » par la chaîne.

Six mois après la défaite de Donald Trump, alors que celui-ci n’est plus en position d’infléchir l’ordre du jour médiatique, que devient Fox News ? 

L’indignation et le sensationnalisme comme forces motrices

En octobre 1996, Rupert Murdoch, magnat de la presse australien, et Roger Ailes, consultant en médias proche des Républicains, lancent la chaîne d’information câblée Fox News dans le but de contrer la domination de CNN et des trois grands réseaux hertziens (ABC, CBS, NBC) sur le secteur de l’information. Conçue comme antidote aux médias « d’élite », considérés comme coupés des citoyens ordinaires et acquis à l’establishment progressiste, la chaîne propose une offre d’information censée être plus en phase avec les préoccupations et les goûts de l’Américain moyen. Elle adopte les codes et normes typiques des journaux « tabloïds » dont Rupert Murdoch est propriétaire (traitement spectaculaire de l’information et exploitation de la peur).

Comme sa concurrente CNN, Fox News est une chaîne d’information en continu avec des flashs d’information réguliers, des émissions d’opinion diffusées en prime time entre 20 heures et 23 heures (« Tucker Carlson », « Hannity », « The Ingraham Angle ») et une matinale (« Fox & Friends »), véritable institution au sein de la sphère conservatrice. Le service de l’information, auquel sont associés les services des sondages et de l’élection, est indépendant du service éditorial, dont dépendent les émissions d’opinion. Bien que l’actualité soit traitée sous un angle très favorable à la droite, le parti pris conservateur des flashs d’information et du « Special Report with Bret Baier » — le journal de fin d’après-midi — est nettement moins visible que celui des éditorialistes de la matinale et du prime time.

La véritable force motrice des émissions d’opinion est l’outrage — ou « scandale » en français —, style rhétorique par lequel les animateurs cherchent constamment à créer le scandale et susciter l’indignation des téléspectateurs. Il ne s’agit pas d’analyser l’actualité froidement et avec détachement, mais de faire s’abattre le bruit et la fureur sur le public, à grand renfort d’attaques ad hominem, d’invectives, de réinterprétations hyperboliques des événements ou de prédictions de catastrophes imminentes. C’est cette esthétique propre aux émissions d’opinion qui définit l’identité de Fox News, et non les journaux d’information. Elle fait parfaitement écho au style de Donald Trump, et explique le ralliement des éditorialistes à l’homme d’affaires dès son entrée dans la course à l’investiture républicaine.

Une audience en berne depuis l’élection de Joe Biden

Les taux moyens d’audience inégalés de Fox News sous la présidence Trump ont de quoi surprendre : d’ordinaire, les médias conservateurs prospèrent lorsque le contexte politique les place dans une position d’opposition, comme ce fut le cas des talkshows radiophoniques au début des années 1990, sous l’égide du Rush Limbaugh Show, qui prit réellement son essor à partir de 1992 lorsque Bill Clinton fut élu président.

À partir de la mi-novembre 2020, Tucker Carlson, Sean Hannity et Laura Ingraham, les trois éditorialistes vedettes de Fox News voient leurs taux d’audience chuter de façon vertigineuse. Alors qu’ils attirent entre cinq et six millions de téléspectateurs quotidiens début novembre, leurs audiences ont chuté de moitié à la mi-décembre.

Audience des émissions d'analyse politique sur Fox News.
Source : TV Newser. 

Si ces chiffres connaissent par la suite des moments de hausse ponctuels entre le début du mois de mai 2020 et la fin avril 2021 (investiture de Joe Biden ; interview du prince Harry et de Meghan Markle ; procès de Derek Chauvin), ces émissions ont perdu, en un an, un million de téléspectateurs quotidiens en moyenne.

Positionnement contestataire et relai du trumpisme

Il semble donc que la position d’opposants dans laquelle ils se trouvent désormais se révèle moins lucrative. Depuis l’investiture de Joe Biden en janvier, les émissions d’analyse politique sont en effet passées de la promotion de l’ordre du jour de la Maison-Blanche à l’opposition frontale et systématique, comme au cours des années Obama. Les éditorialistes livrent désormais un combat acharné contre le pouvoir démocrate et consacrent leur temps d’antenne à des attaques en règle contre son ordre du jour. Ainsi, l’American Jobs Plan, qui prévoit l’allocation de 2 billions de dollars pour rénover les infrastructures ne serait qu’une façon détournée de faire passer en force un projet environnemental radical qui risque de faire grimper en flèche le prix de l’énergie. Quant au For the People Act, projet de loi destiné à renforcer la protection du droit de vote, il ne serait qu’un subterfuge pour assurer une majorité pérenne aux Démocrates.

Tucker Carlson et ses comparses ne se limitent pas à brocarder la majorité démocrate : bien que Donald Trump soit absent de l’actualité, ils continuent à défendre les thématiques phares du trumpisme. Fidèles à la conception traditionnelle du genre défendue par l’ancien président, les éditorialistes mènent une guerre sans merci contre les personnes transgenres. Au cours des trois premiers mois de l’année 2021, la chaîne diffuse 72 sujets sur les athlètes transgenre, soit plus du double par rapport à 2019 et 2020. Dans la visibilité accrue dont bénéficient les athlètes transgenre dans la société américaine, les éditorialistes voient la preuve de « l’extrémisme » des Démocrates. De façon identique, les émissions consacrent un temps d’antenne important aux questions ethnoraciales et au mouvement Black Lives Matter. L’éditorialiste le plus virulent en la matière, Tucker Carlson, dénonce l’obsession des journalistes pour la soi-disant suprématie blanche alors qu’ils choisiraient d’ignorer ce qu’il désigne par la « suprématie noire » qu’incarnerait le mouvement ; quant au verdict du procès de Derek Chauvin, policier reconnu coupable du meurtre de George Floyd, il serait la preuve que la justice américaine fonctionne correctement et qu’il n’y pas de racisme systémique.

Surtout, un temps d’antenne important est consacré à la propagation de désinformation autour de la pandémie de Covid-19. Au cours des quatre premiers mois de l’année 2021, l’observatoire des médias Media Matters for America a identifié 325 segments comportant des informations erronées ou trompeuses sur ce sujet sur Fox News. 47 % de ces segments montrent que l’animateur cherche à politiser les mesures sanitaires, qui violeraient les droits garantis par la constitution américaine. Ainsi, bien que les accusations de fraude électorale portées par Donald Trump aient momentanément placé les éditorialistes dans une position délicate dans les semaines qui suivent l’élection, ceux-ci n’ont pas abandonné l’idéologie trumpiste pour autant.

D'ailleurs, malgré la chute de ses taux moyens d’audience depuis la défaite de Donald Trump, la chaîne continue de dominer la télévision conservatrice de façon écrasante, notamment parce que les émissions d’opinion attirent encore plusieurs millions de téléspectateurs quotidiens. Fox News a d’ailleurs fini l’année 2020 en tête des chaînes câblées toutes catégories confondues et enregistre une hausse de 45 % de son audimat par rapport à 2019. En mars 2021, une enquête du Pew Research Center conduite sur 12 045 étasuniens d’âge adulte révélait que 43 % regardaient Fox News, alors que seuls 10 % disent suivre Newsmax et 7 % OANN. Un écart colossal, mais qui ne doit pas masquer l’émergence de ces deux chaînes dans le paysage télévisuel conservateur américain.

Montée en puissance de Newsmax et OANN

Lancées respectivement en 2013 et 2014, OANN et Newsmax capitalisent habilement sur le mécontentement des soutiens de Donald Trump. Les deux chaînes ont vu leur taux d’audience grimper en flèche de façon quasi instantanée après l’annonce des résultats de l’élection. Supports alternatifs dans le paysage des médias conservateurs, ces réseaux plus récemment établis n’ont pas les mêmes réticences à participer à la campagne de désinformation du président sortant. Le jusqu'au-boutisme et la radicalité qui les caractérisent en font des espaces de repli pour les trumpistes purs et durs, qui refusent d’envisager la défaite et pour qui le relâchement de Fox News dans son soutien à Donald Trump est une trahison intolérable.

Alors que la dernière semaine d’octobre, Newsmax n’a attiré que 65 000 téléspectateurs en moyenne par jour, ce chiffre est passé à 182 000 la semaine de l’élection. La semaine suivante, la chaîne a gagné 100 000 téléspectateurs par jour, soit une augmentation de 28 %. Les émissions de Newsmax « Spicer & Co » (18 heures) et « Greg Kelly Reports » (19 heures) ont attiré respectivement 700 000 et 800 000 téléspectateurs quotidiennement. Très inférieurs à ceux de Fox News sur ces mêmes tranches horaire, ces taux d’audience sont bien supérieurs à la quelque centaine de milliers de téléspectateurs qui suivaient d’ordinaire ces émissions. Le 7 décembre, Greg Kelly bat Martha MacCallum auprès des téléspectateurs âgés de 25 à 54 ans, tranche d’âge qui détermine les tarifs publicitaires, avec 229 000 contre 203 000. Au total, entre le 9 novembre et le 17 décembre, ses taux d’audience augmentent de 486 %, soit une hausse moyenne de 667 000 téléspectateurs.

Loin du centrisme attribué à Newsmax à ses débuts, OANN est créée en 2013 comme une alternative à Fox News qui permettrait de faire entendre des voix absentes du réseau conservateur historique. Le lancement se fait d’ailleurs lors de la Conservative Political Action Conférence, congrès annuel des conservateurs américains. Tout comme Newsmax, OANN ne présente aucun des attributs esthétiques et formels des réseaux câblés d’information. Le peu de contenus originaux, l’utilisation systématique d’images d’archives, l’absence de correspondants sur le terrain, les visuels peu travaillés et les transitions mal assurées en font une pâle copie de Fox News. À cela s’ajoutent le grand amateurisme de la production et la frugalité dans les ressources financières et logistiques mobilisées : à ses débuts, la chaîne ne diffuse que des « packages » vidéo produits par les agences de presse comme Reuters. Grande pourvoyeuse de théories du complot et de contenus falsifiés (miracles de l’hydroxychloroquine ; « arnaque » de l’impeachment ; assauts de « l’État profond » contre Trump), la chaîne développe un univers alternatif où certains des événements majeurs de l’actualité sont tout bonnement passés sous silence. Les mouvements de contestation contre les violences policières sont un sujet tabou que les journalistes ont appris à éviter, sous peine de subir les foudres du fondateur de la chaîne Robert Herring.

Depuis l’arrivée de Biden à la Maison-Blanche, OANN attise les flammes du racisme en minimisant les attaques dont font l’objet les Étasuniens d’origine asiatique, arguant que l’unique forme de racisme qu’ils subissent vient des Africains-Américains. Par ailleurs, la chaîne relaie tout ce que l’environnement médiatique peut charrier de théories transphobes : quand ses animateurs ne feignent pas d’ignorer la bonne manière de désigner Rachel Levine, assistante du Secrétaire d’état à la santé transgenre, ils dénoncent les efforts pour favoriser la participation des personnes transgenres aux compétitions sportives comme une opération « pour nous priver de notre droit à avoir une opinion ». Surtout, OANN a fait de la dénonciation des soi-disant assauts que subiraient les chrétiens américains et la masculinité blanche son cheval de bataille. « C’est nous qui sommes les ennemis à leurs yeux, vitupère Dan Ball, l’animateur de « Real America », si vous êtes un homme hétéro, blanc, chrétien et conservateur », avant de surenchérir en avançant que le « garçon de l’Amérique profonde avec un chapeau de cow-boy » est devenu « l’ennemi numéro 1 ».

Bien qu’il ne leur permette pas de supplanter Fox News ou de faire jeu égal avec elle, l’essor de Newsmax et OANN provoque la reconfiguration des rapports de force au sein de l’écosystème de la télévision câblée conservatrice. Ces deux chaînes enregistrent certes des taux d’audience insuffisamment élevés pour représenter une réelle menace pour Fox News, mais elles se sont fermement implantées dans le paysage médiatique et sont parvenues à éroder sensiblement le public du réseau conservateur historique. Toutefois, leur capacité à concurrencer Fox News est limitée par leur faible accessibilité et leur moindre qualité de production. À moins qu’ils ne relèvent ces défis structurels, ces réseaux sont voués à n’être que des supports médiatiques de repli dans les moments où la relation entre Donald Trump et Fox News connaît des tensions.

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