Capture d'écran d'un reportage de l'émission Quotidien consacré à Gabin Formont, créateur de Vécu, le média du « gilet jaune »

© Crédits photo : Quotidien / TMC / Capture d'écran.

« Gilets jaunes » : Gabin Formont, retour sur un an de Vécu

Anonymes et inconnus des médias avant les premières occupations de ronds-points le 17 novembre 2018, ils et elles sont devenus au fil de l’an passé des figures emblématiques de la protestation des « gilets jaunes ». Comment ces personnes ont-elles vécu leur médiatisation ? Épisode 5 de notre série avec Gabin Formont, créateur de « Vécu », le média du « gilet jaune ».

Temps de lecture : 8 min

Gabin Formont nous a reçu chez lui dans le courant du mois de septembre. Le quasi trentenaire, créateur de Vécu, « le média du gilet jaune », nous propose à boire. Une bouteille d’eau fera l’affaire. L’entretien se déroule sur son balcon, sous un ciel gris, avec quelques gouttes de pluie de temps en temps. Comparée à celle d’autres figures du mouvement,  le jeune homme a vécu une médiatisation bien particulière. Car à travers son média — au départ une page Facebook  créée le 16 décembre —, il a décidé de couvrir les manifestations et les actions du mouvement social.

Les racines du projet remontent toutefois au 17 novembre, date du premier week-end de mobilisation des « gilets jaunes ». « Je ne crois même pas avoir compris au début que les gens sortaient pour le prix des carburants, mais je sentais qu'une révolte se préparait, et ça me parlait. »

Après avoir participé à la tentative de blocage du périphérique parisien, il s’est rendu le 19 novembre dans la Creuse, à Guéret, devant le magasin Leclerc. Il y réalise une première vidéo, postée sur son compte Facebook personnel, dans laquelle il explique avoir vu la police arriver et menacer d'asperger de gaz les personnes présentes, dont des lycéens. « La vidéo durait 30 secondes. Elle a fait 2 millions de vues et 90 000 partages en quelques jours. » Après cet épisode, Gabin Formont a continué de participer aux manifestations, filmant avec son téléphone des vidéos qu’il publiait ensuite sur Facebook.

Combler un manque dans l’espace médiatique

Ce sont les violences policières qui l’ont finalement décidé à créer Vécu. « Elles n’étaient pas traitées par les médias, ou alors pas correctement et pas suffisamment », dénonce-t-il. Initialement, le média était présenté comme étant celui « du gilet jaune ». « Pas dans le sens DES « gilets jaunes », parce que je ne prétendais pas que c'était le média de tous les « gilets jaunes », mais c'était mon média, celui du « gilet jaune » qui veut se reconnaître dans cette information. ». De nouveaux contenus (vidéo, en direct ou non, textes, photos) sont publiés sur la page, plusieurs fois par jour. Et la subjectivité ne lui pose pas de problème. « Il y en a marre de faire croire que les médias ne donnent pas leur avis, alors que l’on voit très bien une prise de position dans leurs questions. Je préfère que quelqu'un me dise de quel côté il est, mais fasse un travail de qualité, parle aux deux parties et pose des questions à tout le monde. »

« L'idée est que je fasse une info différenciante, qui répond au besoin des gens » 

Un évènement en particulier a accru la médiatisation et la visibilité autour de Vécu et de son fondateur. Lors de la 8e semaine de mobilisation, le 5 janvier, une information circule : une jeune Belge participant au mouvement aurait perdu la vie suite à tir de balle de défense dans le visage. Il s’est finalement avéré que rien de tout cela n’était arrivé. Dans plusieurs articles, notamment un publié par Checknews, Gabin Formont est cité pour son travail de vérification poussé, filmé en direct, qui a contribué à établir les faits. « Je disais à tout le monde : « Attention, il ne faut pas s'emballer, on n'a aucune preuve. » C'est effectivement pour ça que j'ai été médiatisé, mais ce n'est pas ça qui a fait exploser Vécu, clame-t-il. » Il nous donne ses chiffres : 20 000 abonnés la première semaine, aujourd’hui plus de 90 000. « Je réponds à un besoin. L'idée est que je fasse une info différenciante, qui répond au besoin des gens. » Par la suite, de nombreux médias se sont intéressés à son profil, des Inrocks jusqu’à Libération en passant par France 2 et France Inter.

Gabin Formont évoque le bon accueil des manifestants avant même cet épisode, mais aussi la méfiance de certains membres de la profession. « Certains remettaient en question ce que je faisais, se demandaient si je pouvais être considéré comme un journaliste. On sentait quand même une certaine peur de leur part, qu’on vienne piquer leur bout de pain. » Il évoque « un petit peu de mépris, pas de tous heureusement », ainsi que « beaucoup de soutien de la part de très bons journalistes », ajoutant ne pas se soucier de ça, n’étant pas là pour essayer d’être journaliste mais bien pour « changer les choses ».

Ces retours positifs, c’est ce qu’il l’a décidé à poursuivre l’aventure. Car Gabin Formont a pensé à arrêter toutes ses activités liées aux « gilets jaunes » à la suite de la 12e semaine de mobilisation du mouvement, le 2 févier, après avoir été  « éjecté » de la manifestation. Il l’expliquera peu après, face caméra.  « J'ai été blessé sur le moment, j'avais une bronchite chronique à cause des gaz, j’étais arrivé très fatigué à la manif, il faisait froid et je me fais éjecter. J’ai fait cette vidéo en disant que j'étais dégouté et que je voulais arrêter. Et puis j'ai reçu plus de 10 000 messages de soutien dans les heures qui ont suivi. Deux heures après, j'avais déjà changé d'avis. »

Fausse alerte

Quelques mois plus tard, Gabin Formont et Vécu refont parler d’eux à l’occasion de la publication d’une information, faisant état du décès de manifestants lors de la 30e semaine de mobilisation, le samedi 8 juin. L’information a été démentie le lendemain par la préfecture de l’Hérault. « J'avais mis au conditionnel dès le début », se défend-t-il, très rapidement après que nous ayons abordé le sujet. Il évoque les multiples sources à l’origine de cette information ainsi que l’agitation dans les commentaires de son live. « Quand je suis arrivé au bar pour faire une pause, des personnes sont venues me voir pour dire qu’elles avaient eu la confirmation par un tiers. Elles me donnent le numéro de quelqu’un qui allait pouvoir appuyer ce qu’elles me disaient. J'appelle et la personne a l’air tout à fait droit dans ses bottes, parlant normalement, argumentant. J'ai bien posé la question, je lui ai demandé si elle était sûre que ça avait été confirmé par l'hôpital. Elle m’a dit que oui. Ça faisait trois sources différentes, je l’ai annoncé. » Le trentenaire était alors « fatigué, gazé, sous le choc ». « J'étais fragile et je n'ai pas consulté mon équipe, ce que je fais normalement tout le temps. C'est ma plus grosse erreur. J'apprends. Je ne ferai pas deux fois cette connerie. »

Les réactions médiatiques et commentaires qui ont suivi,  Gabin Formont raconte ne pas les avoir regardés : « Ça me déprimait. ». « Je me moque de ce que l’on va penser de moi », tient-il à préciser. « Ce qui m’embête, c’est que je n’ai pas maitrisé mon image, ça m'a dépassé.  Des dizaines de milliers de gens me connaissent maintenant. Je garde en tête que mon objectif n’est pas d’être un héros ou un sauveur. Je veux juste participer à construire quelque chose de mieux, de nouveau. »

« Je veux juste participer à construire quelque chose de mieux, de nouveau »

Aujourd’hui, il souhaite développer le média qu’il a créé, en élargissant l’équipe de contributeurs. « Je l'ouvre à des citoyens reporters. On n'a pas besoin d'être journaliste pour traiter toute l'information, même si c'est bien d'avoir des vrais journalistes pour des enquêtes approfondies. Pour faire un live en manifestation et montrer ce qu’il se passe, il y a besoin de quelqu'un sachant s'exprimer et poser des questions. » Vécu a ainsi publié à plusieurs reprises des vidéos prises lors des récentes manifestations à Hong-Kong par une personne spécialement envoyée sur place.

« Vécu, c'est mon activité 24 heures sur 24, à 100 % », confie Gabin Formont. « Pour l'instant, j'arrive à vivre de ce boulot que je me suis construit. » Sa source de revenu : un Tipee ouvert en mars dernier. Lors de notre entretien en septembre, le jeune entrepreneur expliquait récolter 1 500 € sur le mois en cours, et 2 007 € le mois précédent. Au moment de la rédaction de cet article, 2 521 € ont été récoltés en octobre. De manière séparée et dans le cadre d’un partenariat, Le Média verse de l’argent à l’association de loi 1901 qu’a constitué le trentenaire pour encadrer ses activités. « Je travaille pour eux, produis du contenu, fais du live et ils ne me posent pas de questions sur mes sujets. Ça se passe très bien et je suis libre. Ils m’aident, mais pour l'instant, je n’ai pas touché à cet argent. Je me constitue une trésorerie, on ne sait jamais ce qui peut arriver. »

Gabin Formont dissocie ces deux activités. « Ce que je fais pour Le Média, c’est autre chose. L’idée est de construire Vécu ». Un développement qui pourrait passer par la création d’un site internet qui amalgamerait, un peu à la manière d’un multiplex, différents flux de vidéos live captés dans de multiples villes les jours de manifestation. « C'est assez technique, mais il faut que je le fasse. »

La mission des médias en question

Avant que n’émerge le mouvement des « gilets jaunes » et le lancement de Vécu, Gabin Formont n’avait pas « une trop mauvaise vision des médias », confessant aussi qu’il ne s’était jamais vraiment intéressé à eux. Son opinion est désormais plus tranchée. « Il suffit d'aller à une manif et d'écouter BFM TV ou LCI le lendemain ou le soir même pour être outré, on se moque de nous. Le mouvement des « gilets jaunes » a marqué une rupture et avant de la rattraper, il y a du boulot. »

Lors de notre entretien, le reporter a soulevé ce qui lui apparaît comme un problème : le traitement du nombre de manifestants défilant. « Il faudrait annoncer deux chiffres ou aucun, mais pas un seul, même en précisant que c’est celui de la préfecture, car les gens ne voient que ça ». La manière dont les sujets sont abordés poserait également question, il estime ainsi que les journalistes ne vont pas nécessairement au fond des choses. « Les problèmes aujourd’hui sont profonds, démocratiques ou dans le partage des richesses. On est loin du carburant. Les gens ont évolué sur plein de choses. »

Finalement, le problème remonterait plus haut, jusqu’à la question de la mission des médias et de leur propriété. « J'ai une vision un peu naïve de la chose : pour moi les médias sont un outil au service du bien commun. Ils ne doivent pas être au service des milliardaires, au service de l'État. Ils devraient être un contre-pouvoir au service du peuple. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. » À un moment de l’interview, Gabin Formont s’est mis à chercher quelque chose sur son smartphone. Au bout de quelques secondes et de plusieurs essais infructueux, il retrouve l’article 7 du complément à la déclaration des droits de l’homme de 1936 et nous le lit : « La liberté des opinions exige que la presse et tous les autres moyens d’expression de la pensée soient affranchis de la domination des puissances d’argent ». Et d’ajouter : « Il n’y a pas 36 raisons qui poussent un milliardaire à acheter un média, c’est un gouffre financier, mais ça permet de faire du lobbying pour ses intérêts, d’influencer l’opinion publique. » Gabin Formont estime qu’il faut avoir « les couilles de défendre ce qui doit l’être ». En l’occurrence, ici, la liberté de la presse. « Les journalistes commencent à prendre conscience de ça, parce qu’ils en ont peut-être marre que tout le monde dise qu’ils font n’importe quoi ou sont à la solde du pouvoir. »

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