Priscillia Ludosky lors d'une manifestation de « gilets jaunes » au château de Chambord le 23 février 2019.

Priscillia Ludosky lors d'une manifestation de « gilets jaunes » au château de Chambord le 23 février 2019.

© Crédits photo : JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP.

« Gilets jaunes » : Priscillia Ludosky, pétitionnaire annonciatrice

Anonymes et inconnus des médias avant les premières occupations de ronds-points le 17 novembre 2018, ils et elles sont devenus au fil de l’an passé des figures emblématiques de la protestation des « gilets jaunes ». Comment ces personnes ont-elles vécu leur médiatisation ? Épisode 1 de notre série avec Priscillia Ludosky, autrice de la pétition sur les prix de l’essence.

Temps de lecture : 6 min

Elle est l’une de celles qui ont lancé la contestation des « gilets jaunes ». Les évènements n’auraient probablement pas suivi le même cours sans sa pétition intitulée « Pour une Baisse des Prix du Carburant à la Pompe ! ». « Ce n'était pas ma première pétition, précise Priscillia Ludosky, 34 ans, vendeuse de produits cosmétiques par correspondance. J'en avais fait d'autres que je n'avais pas du tout partagées, que j'avais simplement rédigées et laissées dans mon espace perso. » Publiée initialement en mai, la pétition a été partagée sur les réseaux sociaux en septembre. « C’est la première pour laquelle j’ai fait la démarche de la mettre sur des groupes Facebook, au lieu qu’elle reste dans mon cercle. »

La jeune femme a aussi pris le parti de contacter directement médias, radios, journaux et télés, afin d’avoir la possibilité d’en parler au grand public. « Presque aucun n'a répondu, raconte-t-elle. Jusqu’au jour où une radio locale du sud de la Seine-et-Marne, Radio Oxygène, m'a donné la possibilité de m'exprimer sur son antenne (cette interview a été enregistrée le 12 octobre et diffusée le 23 octobre, NDLR). La presse écrite locale, La République de Seine-et-Marne, a emboîté le pas, puis Le Parisien. » C’est après cet article du journal francilien, publié le 21 octobre, que les médias commencent à la contacter plus largement. Puis arrive la télévision, notamment BFM TV, « les premiers à être venus chez moi pour un reportage ». C’est donc avant le 17 novembre, à quelques semaines de la surprise générale des premières mobilisations des « gilets jaunes », que la médiatisation de Priscillia Ludosky commence.

De la presse locale aux plateaux de télévision sur les chaînes nationales

Au cours de son expérience médiatique, celle qui fut une figure du mouvement des « gilets jaunes » explique avoir connu un peu tous les formats. À la télévision, en direct, elle a alterné entre face-à-face avec des députés de la majorité, duplex sur les plateaux et eu droit à des « reportages-portraits ». En presse écrite, des entrevues d’une heure avec des journalistes, où il « y avait un peu plus de possibilités d’exprimer certaines choses ». Les radios lui ont aussi permis de s’exprimer librement. « C'est du direct, aux grandes heures d'écoute, souvent très tôt le matin. Ça touchait particulièrement les gens, dans le sens où je m'adressais à de nombreux d’automobilistes, sans m'en rendre compte sur le coup. C’était en plein dans les sujets qui pouvaient les toucher, puisqu’il était notamment question d’essence. »

La jeune femme a aussi appréhendé une différence dans l’approche du sujet en fonction des médias. « À la radio on était dans le débat vraiment vrai et cru, où l’on pouvait exprimer nos idées, il n’y avait pas de volonté d’aller à une station essence pour me montrer en train de faire le plein. On s’en fichait un peu, on voulait savoir ce que j’avais à dire ». La presse écrite avait parfois besoin d’illustrer avec des photos en situation, dans des lieux qui rappellent le sujet… sans pour autant avoir toute la mise en scène requise lors de certains tournages. Les médias locaux étaient plus enclins à lui donner la parole et à l’écouter. « Ils s'adressent au local, donc donnent la parole aux habitants. Sans spécialement chercher à faire du buzz, ils sont vraiment dans la recherche d'informations dans la localité, le département ou la région pour dire « voilà ce qui se passe chez vous ». Alors que les grands médias cherchent plutôt à capter l'attention du grand public à un moment clé. »

« J’ai vite arrêté les reportages. Je donnais une heure de mon temps, dont seulement deux minutes étaient gardée »

En télévision, un schisme s’est rapidement opéré. « J’ai vite arrêté les reportages. Je donnais une heure de mon temps, dont seulement deux minutes étaient gardées comme ce n’était pas le seul sujet à évoquer dans le journal. » Elle leur préfère les plateaux télé, plus concrets, le direct représentant un avantage, celui de ne pas pouvoir être facilement coupé. « On avait la possibilité de dire les choses, même si nous n’avions pas beaucoup de temps, même si les questions étaient orientées. »

Priscillia Ludosky n’a cependant pas l’impression d’avoir été captée à son insu par les médias pour faire le buzz ou créer une tension médiatique. « J’ai cherché un espace pour m'exprimer, donc je ne me suis pas sentie utilisée », estime-t-elle, soutenant qu’une relation de réciprocité s’est installée. « J'ai cherché à m'exprimer auprès du grand public et à me confronter aux personnes à qui j'avais des questions à poser. L’intérêt du public se manifestait sur les réseaux sociaux et par la pétition qui gagnait de plus en plus de signatures. Il y avait clairement un sujet. Les médias auraient été « hors-jeu » à ne pas entrer dans la course, ne pas se soucier de ce qu’il se passait sur les autres plateaux alors que c'était un sujet d'actualité. »

Impression de distance

Difficile de continuer à vivre tout à fait comme avant lorsque l’on atteint aussi rapidement ce niveau de notoriété. « J'ai été beaucoup reconnue en manifestation. Être passée à la télé a créé quelque chose… les gens avaient l'impression que j'étais quelqu'un d'important, qu’ils ne pouvaient pas venir me parler. Je ne comprenais pas trop au départ », se souvient Priscillia Ludosky. Une situation qui se dissipait rapidement une fois le dialogue établi.

« J’ai reçu à un moment plus de 500 appels en 48 heures et de très nombreux messages »

Si elle a parfois été reconnue en dehors des manifestations, c’est au niveau de son emploi du temps que sa médiatisation a opéré le plus gros changement. « Je n'avais plus du tout de vie quand j'allais sur les plateaux télé. C'était toute la journée : radio, télé, presse. J'étais hyper prise. » Un autre élément s’est invité : les sollicitations nombreuses, très nombreuses. « J’ai reçu à un moment plus de 500 appels en 48 heures et de très nombreux messages. Il faut savoir gérer, prendre le temps. »

Quant aux réseaux sociaux, où chacun de ses messages, notamment sur Twitter, peuvent provoquer de nombreuses réponses agressives : « Je bloque les trolls, je ne perds pas de temps avec ça. Dès que je poste quelque chose, ils commencent et se mettent à plusieurs, ça me fait rire. Je ne sais pas ce qu'ils attendent de leur comportement, mais ça ne marche absolument pas sur moi. Ça me montre qu'il y a des gens qui, sans chercher le fond du problème, vous insultent, juste pour vous déstabiliser, alors que vous avez posté quelque chose avec lequel ils seraient certainement d'accord si vous les aviez connus dans d'autres circonstances. »

Mise en retrait

Si elle estime « ne pas avoir mal vécu sa médiatisation » en dehors de l’aspect chronophage — son « seul bémol, mais qui est lié au mouvement au-delà de la médiatisation » —, Priscillia Ludosky a tout de même décidé, entre janvier et avril, de ne plus répondre aux demandes d’interviews, sauf celles de journalistes sur le terrain, pour certains trop durement critiqués à son goût. Lorsqu’on lui demande si elle a l’impression que les médias ont été justes avec les « gilets jaunes », la réponse est claire : « Non. » « Des médias me demandaient ce qui n’allait pas, si j’étais fâchée. En fait, je m'étais volontairement mise en retrait en raison du traitement de l'information. » En cause, une surexploitation des événements survenus en marge des manifestations et un focus intentionnel sur des profils qui racontaient « un petit peu n'importe quoi » ou n'étaient « pas vraiment dans le vif du sujet ». « Tout ce qui dépeignait le mouvement de façon négative était médiatisé, mais pas le positif », estime-t-elle, trouvant justifiée la méfiance envers certains médias, notamment BFM TV, qui ont contribué à faire peur aux gens et à forger « une mauvaise opinion » du mouvement social.

« J'ai donné beaucoup de mon temps aux universitaires »

C’est vers un autre medium qu’elle se tourne. « J'ai donné beaucoup de mon temps aux universitaires et aux personnes qui travaillaient sur la retranscription des informations et sur leur interprétation dans le cadre de mémoires, de thèses, de livres ou des documents liés à l'éducation. Ce sont des écrits qui restent. »

La médiatisation du mouvement a-t-elle changé sa façon de voir les médias ? Priscillia Ludosky juge que non, pas réellement. « En ce qui concerne BFM, je ne tombais pas de haut. » Cependant, elle se compte parmi les personnes qui déclarent avoir perdu confiance dans les journalistes lors de cette période, « en certains en tout cas ».

La commerçante déplore qu’une partie des journalistes n’aient pas saisi l’occasion pour protester contre leurs conditions de travail. « On se met tous un peu en danger dans le mouvement. Mais j'ai l'impression qu'il n'y a pas eu ce courage-là chez tous les journalistes. » Finalement, Priscillia Ludosky se dit déçue. « Les journalistes ont plus de pouvoir qu’ils ne le croient. Leur fonction de contre-pouvoir très puissant n’est plus à l’image de ce que j'imaginais. »

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