Un tweet de la journaliste Agathe Mahuet.

© Crédits photo : Illustration : Benjamin Tejero.

Guerre en Ukraine : « Les réseaux sociaux permettent de partager un petit moment de reportage »

Depuis le début de l'offensive russe en Ukraine, les réseaux sociaux représentent à la fois un outil de travail et des canaux de diffusion pour les journalistes présents sur place. Parfois plus que des publications traditionnelles, les « posts » des reporters suscitent l’émotion, touchent un autre public, et archivent au quotidien les événements.

Temps de lecture : 7 min

Nous sommes le 6 janvier 2021. Donald Trump est encore président. Il est 20 h 44, heure française, quand Grégory Philipps, alors correspondant aux États-Unis pour Radio France, poste sur son compte Twitter personnel une vidéo de 24 secondes accompagnée d’un seul mot : « Capitole ». Les images montrent des assaillants, encouragés par des compatriotes, grimpant à mains nues un mur situé en contre-bas du siège du Congrès américain. En couvrant cet événement qu’il sait déjà historique, le journaliste a « deux priorités à cet instant : être à l’antenne pour raconter en direct ce qu’il se passe et diffuser le plus rapidement possible la vidéo ». Deux priorités et « deux cerveaux », l’un pour son média, l’autre pour les réseaux sociaux.     

Grégory Philipps n’est plus sur le terrain. Mais le désormais directeur adjoint de la rédaction de France Culture, en charge du développement numérique, le sait : les journalistes envoyés couvrir l’invasion de l’Ukraine pensent inévitablement à la photo ou à la vidéo qui viendra accompagner un son. Car cette guerre, « à la différence d’autres conflits », précise Grégory Philipps, laisse la possibilité aux reporters de se servir d’internet directement sur leur téléphone portable. Et donc d’utiliser les réseaux sociaux. Twitter, canal de diffusion privilégié par les journalistes, mais pas seulement.  

Le 7 mars, Grégory Philipps lance pour Radio France « Guerre en Ukraine, le podcast quotidien ». Une émission qui ne propose pas seulement un résumé en reportage de la journée de conflit écoulée. De sa voix chaude, avec un ton calme, le directeur adjoint de France Culture embarque l’auditeur dans la poche des reporters sur place. « Les journalistes envoyés en Ukraine ont une masse de boulot énorme. En lançant le podcast quotidien, il était hors de question de leur donner du travail supplémentaire. » Solution adoptée : les envoyés spéciaux lui transmettent directement de simples notes audios sur WhatsApp, la messagerie instantanée propriété de Meta (Facebook). Une manière de faire un pas de côté par rapport au reportage radio « classique ».

Pour l’épisode 7, consacré à la guerre de la communication, Franck Mathevon laisse ce message : « Salut Greg, c’est Franck, je suis dans l’ouest de Kiev […] et puis tu l’entends peut-être, on entend au loin le bruit des bombardements. » Le journaliste s’adresse à son confrère resté à Paris comme on s’adresse à un ami et invite l’auditeur dans cette confidence. « L’audio WhatsApp permet de proposer un traitement vivant, au plus près du terrain », ajoute Grégory Philipps, qui avait déjà prouvé sa maîtrise de l’art de la narration avec son podcast « 11 septembre, l’enquête » ou avec le « balado » « Washington d’ici » concocté en 2021 par les journalistes des radios francophones aux États-Unis.  

Propagande et sécurité

En amont de son départ en Pologne, début mars, la journaliste de Radio France Agathe Mahuet a quant à elle utilisé les réseaux sociaux pour défricher son sujet. « J’avais deux angles en tête, l’un orienté humanitaire, l’autre sur ces Français qui partent combattre. » Après avoir épluché de multiples groupes Facebook liés à l’Ukraine, elle a pris contact avec plusieurs Français. « Sur Facebook, il y a une masse énorme de candidats au départ qui réalisent rapidement que ce n’est pas pour eux ou trop compliqué et abandonnent l’idée. Un groupe, prétendument parti, m’a baladé et je n’ai jamais pu les rencontrer. » Chou blanc. C’est finalement sur place, toujours en fouillant sur Facebook, qu’Agathe Mahuet a découvert qu’un petit village de Moselle avait affrété un car avec son maire et quelques bénévoles pour accompagner des Ukrainiens depuis la Pologne jusqu’en France.

Les réseaux sociaux peuvent aussi servir de source d’information. Mais comme cela a été largement commenté, l’Ukraine et la Russie se livrent à une bataille de la communication. « La propagande numérique arrive des deux côtés, analyse Grégory Philipps. Il faut être extrêmement prudents. Les journalistes envoyés par Radio France sur le terrain sont expérimentés, pour des raisons évidentes de sécurité, mais aussi parce qu’ils savent démêler le vrai du faux sur le terrain et sur les réseaux. »  

Démêler le vrai du faux, c’est, comme toujours sur les réseaux sociaux, suivre des personnes fiables, recouper l’information et s’appuyer sur la communauté. « Sur Twitter, des journalistes et des experts  locaux et internationaux authentifient les messages, vidéos et photos qui circulent, ça permet de faire un premier tri », explique Fabrice Deprez, journaliste à La Croix, de retour en Ukraine depuis le 22 février dernier après y avoir été correspondant de février 2018 à février 2021. « Les réseaux sociaux nous permettent aussi d’assurer notre sécurité sur place, poursuit-il. Savoir quelle est la situation à l’entrée d’une grande ville, quelle est la localisation d’une frappe, etc. » Comme ce groupe Facebook international accessible aux journalistes présents sur place. « On s’entraide, on se dit si telle route est sûre, on demande qui a une bagnole, un traducteur et on partage les frais », raconte Nicolas Delesalle, grand reporter à Paris Match, de retour de trois semaines en Ukraine avec le photographe Patrick Chauvel.  

Vient ensuite le temps de la diffusion sur les réseaux sociaux. Nicolas Delesalle partage des histoires sur ses comptes personnels Twitter, Facebook et Instagram. Avec une barrière éthique : « Je ne montre pas de cadavres, cela ne sert à rien de choquer. » Une limite partagée par tous les journalistes interviewés. Autre point de vigilance, ajoute Fabrice Deprez : « Il faut garder en tête que les personnes dont nous partageons le témoignage pourraient tomber sous occupation russe et donc respecter l’anonymat quand elles le demandent. »  

Quant à la sécurité des installations stratégiques, deux points de vue cohabitent sur le terrain. Fabrice Deprez s’impose une discipline en ne diffusant pas de photos d’installations militaires ou de check points. Gilles Gallinaro, rompu à la couverture des conflits, est parti en reportage en Ukraine pour Radio France le 22 février dernier avec Omar Ouahmane. Il estime de son côté qu’il n’y a pas vraiment de positions stratégiques. « Entre les images satellites, les médias et les réseaux sociaux, tout est visible. Et puis, à Irpin, par exemple, c’était un peu la Fête à Neuneu des journalistes. » Trop de micros et de caméras au même endroit. Le reporter chevronné part du principe, « évident », qu’il ne posterait jamais « des choses dont on lui aurait dit de ne pas le faire. » Et quand on lui demande d’arrêter de filmer, il arrête.

« L’émotion est une information »

Outre l’accès à internet, l’autre particularité de ce conflit est la proximité. « Cette guerre, c’est une guerre de ville, c’est vous et moi », avance Gilles Gallinaro. Une manière d’expliquer l’élan d’intérêt et de solidarité que suscite cette invasion, à la différence, là encore, de conflits plus lointains qui viendraient malheureusement confirmer « la loi du mort au kilomètre », selon laquelle un décès à côté de chez soi a plus de résonnance qu’un décès à l’autre bout de la planète. Les réseaux sociaux deviennent alors la courroie de transmission de l’émotion auprès d’un large public.

Le 4 mars, Gilles Gallinaro publie sur son compte Twitter la photo d’Ilona, une jeune femme au ventre arrondi qui accouchera dans l’abri anti-bombardement d’une maternité de Kiev. Le reportage radio sera diffusé le lendemain sur France Inter et sur le site internet de France Info, accompagné de ses photos. Les journalistes de Radio France interviewés indiquent ne pas avoir reçu de consigne particulière de leur rédaction ; ils utilisent leurs comptes personnels mais leurs photos et vidéos publiées sont régulièrement reprises par le service web ou sur les comptes de leurs confrères restés à Paris.

Le 7 mars, c’est Agathe Mahuet, depuis la Pologne, qui dévoile sur son compte Twitter les premiers pas d’Annette, une petite fille d’un an et quatre mois, réfugiée avec sa maman et sa grande sœur. « Les réseaux sociaux permettent de partager un petit moment de reportage, quelques mots et quelques photos pour raconter ce que les femmes et les enfants vivent. En les diffusant sur Twitter, cela prolonge l’existence de leur histoire car à la radio, une info en chasse une autre. »

Ces moments de vie, ces témoignages donnent corps à un quotidien bousculé par la guerre et interpellent peut-être plus les internautes. Nicolas Delesalle, pour Paris Match,  déclare ainsi ne pas faire « des tweets de journaliste » mais des « tweets de reporter ». « Les tweets informatifs sont une mise à distance. J’écris de manière très émotionnelle. Je raconte des histoires humaines, je donne une ambiance, une atmosphère. L’émotion est une information. » Comme ce 2 mars, où ce maître dans l’art du « thread » (que l’on appelait autrefois « tweet story »), retrace sa rencontre avec Oleh, un ingénieur qui a perdu sa femme dans le bombardement du quartier pavillonnaire où ils vivaient. Nicolas Delesalle écrit le soir, après sa journée de reportage, comme pour exorciser ce qui a été vécu. « Poutine venait de dire que les Russes ne bombardaient pas les civils, j’étais en colère », admet-il.


Face à la désinformation qui circule sur les réseaux sociaux, Nicolas Delesalle voit ses publications comme de « potentielles preuves de crimes de guerre ». D’autant plus que ce qu’il partage sur Twitter, il pourrait « le raconter dans un journal ». À la différence près que dans ses tweets, le grand reporter n’hésite pas à utiliser la première personne. Non pas pour se mettre narcissiquement en scène mais plutôt pour donner encore plus de chair à ses récits, en se positionnant auprès des internautes comme témoin direct d’un vécu.

Du témoin qui rapporte au témoin qui se met en scène, il y a un pas que certains journalistes franchissent, souvent poussés par le format de leur média. Pour la plateforme Brut, par exemple, la journaliste Camille Courcy utilise la première personne, se filme face caméra et diffuse le tout sur son compte Instagram. Mais ce type de reportage employant du « selfie » reste marginal et a ses avantages, comme celui de toucher un public plus jeune qui ne se tournerait peut-être pas spontanément vers des formats d’information plus traditionnels.

Agathe Mahuet, de Radio France, reste toutefois vigilante en utilisant les réseaux sociaux : « Il faut se méfier de la tonalité : "Regardez, je suis là, félicitez-moi." Même s’il est vrai que l’on utilise plus volontiers la première personne. » Son confrère Gilles Gallinaro tente un conseil pour les journalistes sur le terrain : « Il ne faut pas s’affoler. Une photo, une vidéo, ça peut attendre le soir avant d’être posté sur Twitter. »  

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