Un journal et une journaliste regardent ensemble le compte Twitter de cette journaliste.

Les réseaux sociaux ont pris une place importante dans la pratique du journalisme. Journaux et chaînes de télévision ont adopté des chartes pour encadrer l'utilisation que leurs salariés en ont.

© Crédits photo : Illustration : Margot de Balasy.

Jusqu’où peuvent aller les journalistes sur les réseaux sociaux ?

Alors que le nouveau président de la BBC entend prendre des mesures fortes pour forcer ses employés à une certaine neutralité sur les réseaux sociaux, la question plus globale de ce que peuvent faire et ne doivent pas faire les journalistes sur ces plateformes se pose.

Temps de lecture : 10 min

« Nous allons publier, dans les semaines qui viennent, des directives concernant les réseaux sociaux, et elles concerneront les actualités mais aussi le reste de nos contenus. Leur application sera très stricte : nous n’hésiterons pas à licencier les employés ou à les enlever de Twitter si elles ne sont pas respectées. » Ces mots ont été prononcés le 29 septembre par Tim Davie, le nouveau directeur général de la BBC, lors d’une audition parlementaire. Les nouvelles règles ont finalement été publiées le 29 octobre et encadrent l’expression politique des employés de la BBC, ainsi que leurs possibles engagements professionnels en dehors de l’audiovisuel public. Une réflexion qui rentre plus largement dans un mouvement visant à ériger la BBC en phare de la neutralité journalistique. « Nous devons de toute urgence nous faire les champions de l'impartialité et renouveler notre engagement à cet égard, avait déclaré Tim Davie lors d’un discours à ses employés à Cardiff début septembre.  À l'ère des fausses nouvelles, des campagnes sur les médias sociaux, des chambres d'écho et des médias partisans bruyants, nous avons, c’est certain, un rôle à jouer. »


Ces réflexions ne sont pas exclusives aux Anglo-saxons. En témoignent les nombreux passages des chartes déontologiques de différents médias français qui évoquent le sujet, de façon plus ou moins détaillée. Depuis la promulgation de la loi Bloche en 2016, chaque média doit se doter d’une charte (négociée par la direction et les représentants du personnel) qui précise la marge de manœuvre des journalistes qu’elle emploie. Mais rien ne les oblige, dans l’absolu, à y évoquer les réseaux sociaux. La charte de France Info (commune aux chaînes de radio et de télévision), publiée début 2019, est par exemple très précise sur ce que peuvent faire les journalistes et ce qu’ils doivent éviter, indépendamment de la politique des réseaux sociaux des comptes officiels. La charte de BFM TV, datant de la fin 2016, fait référence aux réseaux sociaux dès sa première version mais réserve au sujet une place bien plus réduite.

Du côté de l’AFP, la question est abordée sur deux pages entières dans le manuel de l’agencier. L’agence  a commencé à mentionner les réseaux sociaux dans ce document dès 2011, à la suite des printemps arabes et du tsunami qui a frappé le Japon en 2011, deux évènements marquants dans l’histoire de ces plateformes.  À Libération, la charte, datant de 2015, n’évoquait pas les réseaux sociaux avant l’ajout d’un paragraphe dédié, en juin 2019. À la suite de l’affaire dite de la « ligue du LOL », dans laquelle certains employés du titre ont été accusés d’avoir participé à du harcèlement en ligne, des recommandations de bonnes pratiques ont été formalisées dans un document finalisé en juillet 2019, complémentaire de la charte. Ce document a été préparé conjointement par les représentants des personnels et des journalistes de Libération, avec la direction, les ressources humaines et l’avocat du journal. « Lorsque je suis arrivé à Libération en 2017, j’étais étonné qu’il n’y ait pas de texte spécifiquement dédié à cette question, explique Christophe Israël, parce que, c'est un mouvement que la majorité des médias nationaux ou internationaux avaient fait depuis quelques années. Cela me paraissait être un garde-fou utile. »

Des séries de bonnes pratiques

Les chartes que nous avons pu consulter rappellent les bases de la loi française et ce qu’elle réprime (l’injure, la diffamation, le harcèlement, les incitations au suicide, les propos négationnistes, etc.), mais un certain nombre évoquent aussi une série de bonnes pratiques et de choses à garder à l’esprit. Il y a d’abord le fait de garder une certaine neutralité dans les propos que l’on peut tenir sur les réseaux sociaux, de respecter une certaine réserve. « Laisser nos journalistes du service public aborder des sujets très clivants autour de la politique, de la religion, de la diversité des minorités avec des propos qui seraient de l'ordre de l'opinion, ce n'est pas acceptable », estime Célia Mériguet, directrice de l’information numérique à France Info.  De son côté, Grégoire Lemarchand (rédacteur en chef de l'AFP à la vérification numérique et rédacteur en chef adjoint) affirme que ses journalistes « sont des citoyens, ils votent, ils ont une conscience politique, ils ont des idées, mais ça doit se garder pour la sphère privée». 

Au-delà de l’expression de leurs opinions, il est demandé aux journalistes de ne pas faire sur les réseaux sociaux ce qu’ils ne feraient pas dans leur travail. C’est ce que nous explique Estelle Cognacq, directrice adjointe de la rédaction à France Info chargée de la certification des informations : « Nous indiquons de ne pas diffuser de rumeurs ou d’informations non confirmées. Notre charte est très précise sur la vérification des informations, c’est le rôle de l’agence que j’ai créée et que je dirige. Il faut que le journaliste aussi dans son expression respecte toute cette charte. » Céline Pigalle évoque également l’idée que la parole du journaliste sur les réseaux sociaux doit coller avec son rôle au sein de la rédaction. « Nous incitons les journalistes à utiliser leur compte en accord avec ce qu'ils sont à l'antenne, détaille la directrice de la rédaction de BFM TV. Un éditorialiste sur l'antenne peut éditorialiser sur son compte Twitter, puisque, de toute façon, c'est son rôle. Si Bruno Jeudy poursuit un raisonnement, une démonstration, un coup de gueule sur son compte Twitter, c'est cohérent. En revanche, si un « anchorman » de l'antenne, censé avoir une position de relative neutralité, venait à dire des choses excessives, à pousser un coup de gueule, ça serait complètement hors de propos. Dire : « Je trouve que… », ça, ce n'est pas du tout possible pour quelqu'un qui ensuite va être à l'antenne dans une position médiane, où il est censé être dans une forme de modération. »

Tout cela rentre dans une problématique plus large, qui est celle de ne pas porter préjudice à son média ou à ses collègues d’une manière ou d’une autre. « Votre opinion peut affecter votre image de neutralité, mais cela peut aussi mettre en difficulté vos collègues, estime Grégoire Lemarchand. Imaginons que je sois au service des sports, identifié sur mes réseaux sociaux comme journaliste, et que je dise que Macron est nul, une andouille, un dictateur, etc. Il est possible que ce tweet remonte un jour dans la timeline d’un conseiller du président, mettant potentiellement en difficulté un collègue qui couvre l’Élysée ou la politique. » 

« Ces tweets n'engagent que moi »

La question est donc de savoir si un message posté sur un réseau social par un journaliste engage l’ensemble de la rédaction ou non. On peut souvent voir dans les biographies Twitter de journalistes des phrases comme « Ces tweets n’engagent que moi » ou « …Ne représentent en rien les positions de mon employeur ». Pour Jean-Marie Léger, avocat pour le cabinet Enthemis spécialisé dans les contentieux liés notamment aux médias et des technologies de l’information , ces phrases essayant de faire la part entre ce qu’ils disent et la position de leur employeur ont une valeur, car celui ou celle qui la lit « est averti que ce n’est pas l’AFP, Le Monde ou Libération qui s’exprime, mais c’est Monsieur ou Madame X. Évidemment, s’il s’agit d’une personne connue, lorsqu’il s’exprime en son propre nom, c’est d’autant plus nécessaire de les écrire. L’objectif de ces chartes, c’est d’éviter la confusion ».

Pour Estelle Cognacq, « à partir du moment où vous avez un compte où il est possible de savoir que vous êtes journaliste chez France Info, vos propos engagent, d’une certaine manière, la responsabilité du média. Même si c’est à titre privé, même si vous ne vous exprimez pas au nom de France Info ou en tant que journaliste de France Info. À partir du moment où l’on peut savoir qui vous êtes, un doute peut être émis. » Si l’on se réfère à la charte déontologique de la chaîne, il est écrit clairement que « les journalistes de France Info sont libres de s’exprimer sur les réseaux sociaux, mais doivent respecter certaines règles dès lors qu’ils publient sur des comptes ou des posts « publics », c’est-à-dire ouverts à tous et qu’ils peuvent être identifiés ou qu’ils mentionnent leur appartenance à l’entreprise France Télévisions ou Radio France. Un compte privé ne peut se prévaloir de France Télévisions ou de Radio France, ou du statut du salarié au sein de l’entreprise. La mention “les opinions exprimées n’engagent que moi” sur leur profil n’exonère pas les journalistes de ces obligations. ».

 « Nos recommandations sont une manière de rappeler que l'engagement et la responsabilité fonctionnent dans les deux sens, abonde Christophe Israël. Libération ne laisse pas ses journalistes seuls devant des attaques qui sont souvent, d'ailleurs, non seulement violentes, mais coordonnées et, en termes de volume et de masse, importantes. L'entreprise les protège, les soutient, et va jusqu'à financer leur protection avec notre avocat quand la situation le nécessite. » La parole des journalistes sur les réseaux sociaux est particulièrement observée, or « votre second degré, c’est toujours le premier de quelqu’un », lance Grégoire Lemarchand. Le manuel de l’agencier de l’AFP détaille d’ailleurs les comportements que les employés doivent adopter en cas d’attaques virulentes ou même de harcèlement de la part d’usagers sur les réseaux sociaux… et rappelle qu’il est préférable de ne pas y révéler d’informations privées.  

Droit de critique

Une fois que tous ces éléments ont été évoqués, une autre question se pose : celle de la loyauté des journalistes envers le média qui les emploie. Comme tous les salariés, il est demandé aux journalistes de ne pas mentir ou être malhonnêtes envers leur employeur, de ne pas faire circuler de fausses informations à son égard ou de lui nuire intentionnellement. Est-il donc impossible pour un journaliste de critiquer le média qui l’emploie, même lorsque cela pourrait être pertinent ?  « C’est un sujet qui a fait l’objet d’âpres discussions, avoue Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ). Si l’on se place par exemple dans le service public, si un journaliste dit : « La façon dont le 20 h a traité la Covid-19 est scandaleuse », il faudrait d’abord déterminer si c’est vrai ou non. Et puis, cela nuit-il vraiment à l’entreprise ? On peut considérer qu'une critique bien acerbe ne nuirait pas à l'entreprise, mais aiderait au contraire l'information du service public. Il ne s'agit pas d'être déloyal vis-à-vis de l'entreprise, mais d'avoir un droit de critique. Mais ce sont des choses complexes à codifier. » 

Un élément rend le débat particulièrement complexe : la responsabilité en cascade, instaurée par la loi du 29 juillet 1881, qui établit que la direction de la publication d’un média est la première responsable de ce qui est publié dans ses pages. Il s’agit donc de trancher si un message sur un réseau social est personnel ou rentre dans le cadre professionnel. À Libération, il est prévu, en cas de litige, « de renvoyer devant une commission arbitrale composée de membres de la direction et de membres du personnel l'appréciation de ce caractère professionnel », explique Christophe Israël  

Comment les médias français veillent-ils au respect des chartes ? « C'est parfaitement artisanal, explique Céline Pigalle. C'est-à-dire que ça arrive que l'un ou l'autre d'entre nous, à la direction de la chaîne, se dise : ‘‘Tu as vu le tweet de tel ou tel ? Est-ce qu'on est sûr que c'est vraiment une bonne idée ?’’ » La directrice de la rédaction de BFM TV évoque aussi le caractère singulier de la chaîne, souvent vivement critiquée sur les réseaux sociaux. « Nous avons des chartes, des comités éditoriaux, des sociétés de journalistes, ainsi que des téléspectateurs auxquels on rend des comptes tous les jours. En matière de contrôle, nous ne manquons de rien. » La discussion et l’explication, c’est aussi ce que met en avant Estelle Cognacq, de France Info : « Si nous voyons passer quelque chose, dit-elle, nous allons avoir une discussion avec la personne et lui dire qu’il ou elle ne respecte pas telle règle chose et doit faire attention. Nous n’avons pas élaboré de charte de sanctions. » Une position avec laquelle Dominique Pradalié est en accord. « Il faut que ce soit fait conjointement avec le ou les journalistes concernés. Il ne faut pas que ce soit unilatéral et arbitraire. D’abord parce que c’est dangereux, et ensuite parce que ce n’est pas du tout pédagogique. » 

« Amplifier son identité de journaliste »

Du reste, les personnes interrogées encouragent leurs journalistes à aller sur les réseaux, si ce n’est pour participer et publier des messages, à tout le moins effectuer une veille et trouver des informations. « Je suis très favorable à ce qu'on amplifie son identité de journaliste via les réseaux, détaille Céline Pigalle. Si on est éditorialiste, on peut poursuivre des discussions qu'on a entamées en plateau ; si on est reporter, on peut mettre sur Twitter des choses intéressantes, après avoir vérifié avec l'antenne qu'elle n'était pas intéressée par telle photo ou tel témoignage. » Pour Grégoire Lemarchand, avoir des journalistes qui, à travers leurs comptes, montrent leur expertise « peut-être un bénéfice pour l’AFP ».   

Jean-Marie Léger estime qu’il est « important que les journalistes professionnels participent aux discussions des réseaux sociaux pour ce qu’ils vont apporter, dans des débats souvent très orientés ou même dangereux parce qu’ils véhiculent des fausses informations et des fausses données. Ils vont réintroduire de la déontologie et du professionnalisme dans le traitement et l’interprétation des faits. C’est important qu’on les encourage à y aller, mais à le faire dans le cadre de la ligne éditoriale du journal. » Si un journaliste peut donc être présent sur les réseaux sociaux, il semble bien qu’il ne puisse pas être un utilisateur lambda, ou difficilement.

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