Marina Ovsiannikova brandit en plein journal de la chaîne Pervij Kanal une pancarte : « Non à la guerre. Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment. Russians against War »

14 mars 2022: Marina Ovsiannikova brandit, en plein journal de la chaîne Pervij Kanal, une pancarte sur laquelle est écrit : « Non à la guerre. Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment. Russians against War ».

© Crédits photo : Capture écran Pervij Kanal.

La guerre en Ukraine à la télévision russe : mensonges sur un plateau

Depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, les chaînes de télévision russes travestissent la réalité du conflit en cours. Vecteurs assidus de la propagande du Kremlin légitimant « l’opération militaire spéciale », elle s'efforcent aussi de donner un sentiment de « normalité » à la vie quotidienne.

Temps de lecture : 5 min

Le lundi 14 mars 2022, dans Vremia, le journal du soir diffusé sur la chaîne russe Pervij Kanal, une journaliste brandit une pancarte derrière la présentatrice impassible. Marina Ovsiannikova y a écrit en lettres capitales : « Non à la guerre. Arrêtez la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment. Russians against War ». La jeune femme est immédiatement arrêtée après son action et déférée au commissariat. Elle avait pris soin auparavant d'enregistrer une vidéo expliquant son geste et sa honte de travailler pour la propagande d'État sur la première chaîne.

Travestissement de la réalité

Depuis son acte militant, la rédaction dans son ensemble maintient imperturbablement sa ligne éditoriale et son virulent discours sur la « dénazification » de l'Ukraine. Les éléments de langage officiels se déploient et travestissent la réalité des faits d’agression. Sur Pervij Kanal, comme sur l’ensemble des chaînes de télévisions russes, les émissions d’actualité, notamment les talk-shows, témoignent du « discours de haine » diffusé à la télévision. Entre le 7 et le 16 mars, outre les journaux du midi et du soir, la chaîne diffuse des éditions spéciales de ses principales émissions d’actualité consacrées à « l’opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine » (on ne parle pas de « guerre »).

Le plateau de l'émission « Vremia pokazhet », avec la mention « Opération militaire spéciale de la Russie », sur Pervij Kanal, 16 mars 2022.
Le plateau de l'émission « Vremia pokazhet », avec la mention « Opération militaire spéciale de la Russie », sur Pervij Kanal, 16 mars 2022.

Selon les présentateurs, tout se déroule « po planu » (conformément au plan). Pourtant, la surenchère dans la violence verbale semble témoigner d’une certaine fébrilité. Les éditions spéciales de l’émission de géopolitique « Le grand jeu » (Bol’chaia igra) ou du talk-show socio-politique d’actualité « L'avenir nous le dira » (Vremia Pokazhet) relaient sans relâche le narratif officiel présentant les forces ukrainiennes comme des « nazis ».

La carte de l'Ukraine et des régions « libérées » diffusée sur Pervij Kanal, 16 mars 2022.
La carte de l'Ukraine et des régions « libérées » diffusée sur Pervij Kanal, 16 mars 2022.

Les thèmes traités sur cette télévision d’État témoignent de l’ampleur des outils rhétoriques déployés pour déshumaniser l’adversaire et justifier les actions militaires engagées. Les experts convoqués sur les plateaux assimilent les responsables ukrainiens à la Gestapo, les accusant d’opérations de liquidation menées par des escadrons de la mort. Les journalistes affirment que la population ukrainienne aide les forces russes à localiser les bases des positions nazies. Ils filment une combattante ukrainienne dont l'uniforme comporterait un symbole nazi, soulignant la proximité entre les néo-nazis ukrainiens et les nazis allemands. Chaque jour amène un nouvel angle d’attaque médiatique : la découverte, le 8 mars, d’un supposé plan secret des Ukrainiens pour attaquer le Donbass ou, le lendemain, la mise au jour d’un soi-disant laboratoire de fabrication d’armes bactériologiques en Ukraine, soutenu par les Américains. Un journaliste accuse aussi les forces ukrainiennes (« eti skoty » (« ces bâtards ») de faire la chasse aux « correspondants russes ».

Les reportages montrent par contraste la posture « humanitaire » adoptée pour justifier l’intervention militaire et mettent en scène la distribution, par les forces russes, de produits alimentaires aux populations civiles qui, en retour, remercient, voire bénissent, leurs bienfaiteurs. Et lorsque les destructions de cibles civiles (immeubles, écoles, hôpitaux) sont montrées, elles sont exclusivement attribuées aux « crimes » (prestuplenia) des forces armées ukrainiennes, voire à leurs « actes terroristes barbares ».

La télévision relaie aussi les prises de paroles officielles. Mercredi 16 mars, dans le journal de 16 heures, la télévision couvre ainsi la visite en Turquie du ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui évoque à nouveau la nécessité de dénazifier l'Ukraine. Suit un entretien avec Vladimir Medinskij, le représentant de Vladimir Poutine pour les négociations avec l'Ukraine, qui égrène les exigences du gouvernement russe : démilitarisation sur le modèle autrichien ou suisse, reconnaissance de l'annexion de la Crimée, dénazification et défense de la langue russe. Bien évidemment, aucun débat contradictoire ou voix alternative n'est autorisée sur les plateaux.

Vladimir Medindskij, le représentant de Vladimir Poutine pour les négociations avec l'Ukraine, dans le bulletin d'information de la chaîne Pervij Kanal, 16 mars 2022.
Vladimir Medindskij, le représentant de Vladimir Poutine pour les négociations avec l'Ukraine, dans le bulletin d'information de la chaîne Pervij Kanal, 16 mars 2022.

Sentiment de « normalité »

La violence des propos tenus à la télévision russe s’insère aussi dans les repères ordinaires de la culture télévisuelle, car les « éditions spéciales » sont prises dans les grilles de programmation habituelles qui font place aux pages de publicité, aux émissions pour enfants et aux programmes de divertissement. La guerre est entrecoupée de spots publicitaires, qui donnent un sentiment de « normalité » à la vie quotidienne, alors que les sanctions économiques contre le pays inquiètent. Les imprécations bellicistes sont précédées du défilé de jeunes femmes qui agitent leurs longues chevelures pour promouvoir les shampoings Garnier, d’enfants joyeux savourant leurs barres chocolatées Kinder dans les bras de leurs mères ou d’un jeune couple dégustant des chocolats Rafaello dans un jardin fleuri. La rassurante promotion des produits de consommation globalisés laisse croire au maintien de la qualité de vie des citoyens russes malgré l’ombre de la guerre. Un clip revient à la continuité de la pandémie et recommande le port du masque, le respect des gestes barrières et la promotion de la vaccination contre le Covid.

En soirée et les jours fériés, les émissions de divertissement reprennent le pas sur la violence des émissions d’actualité. Le vendredi 11 mars au soir, la première chaîne diffuse Svoj sredi tchuzhikh (Le nôtre parmi les autres), un film soviétique de guerre et d’action de 1974 réalisé par Mikhaïl Mikhalkov, son premier film inspiré des « western spaghetti » en vogue à l’époque.

Une page de publicité, après les informations télévisées, 16 mars 2022.
Une page de publicité, après les informations télévisées, 16 mars 2022.

Comme dans toutes les guerres, on assiste en Russie, depuis le 24 février 2022 au matin, à une mise en ordre des mots qui est aussi une militarisation des esprits. La violence des mots du pouvoir en guerre (« nazis », « toxicomanes », « bandits », « génocidaires ») porte la déshumanisation de l’adversaire, justifiant dès lors le recours à une violence militaire débridée.

L'emprise du pouvoir russe sur la télévision remonte en réalité à l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, marquée dès 2001 par la reprise en main de la chaîne privée NTV dans le contexte de la deuxième guerre en Tchétchénie. Depuis, l’ensemble du paysage télévisuel en Russie est sous contrôle. Quant aux médias indépendants, notamment en ligne, ils ont été brutalement censurés, à l’exemple du blocage de la télévision indépendante Dozhd’ et de la radio Ekho de Moscou depuis le 3 mars 2022. Il est toujours difficile de mesurer les effets de la télévision sur l'opinion publique mais, dans la Russie en guerre, l'effort des citoyens pour se défaire des mots du pouvoir est plus difficile que jamais.

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