Handbook of the Economics of Art and Culture : l'indispensable

Handbook of the Economics of Art and Culture : l'indispensable

Le Handbook of the Economics of the Arts and Culture signe la maturité de l'économie de la culture en tant que champ de recherche autonome et dresse un solide portrait d'un domaine aux méthodes et aux intérêts pluriels.

Temps de lecture : 8 min

Une collection de référence

Dans la vie de la recherche économique, la publication d'un ouvrage dans la collection des Handbooks of Economics signifie pour le domaine concerné l'accès au statut de champ à part entière de l'économie. La parution en 2005 de l'ouvrage co-dirigé par Victor Ginsburgh et David Throsby marque donc la reconnaissance de l'économie de la culture comme un champ important de la recherche actuelle. Destinés aux chercheurs et aux étudiants en second et troisième cycle, les ouvrages de cette collection visent à donner une vue synthétique de l'état de l'art sur les sujets couverts ainsi qu'une bibliographie regroupant les principales références. De ce fait, ces livres sont le plus souvent très techniques, demandant un prérequis important de la part du lecteur. Conséquence sans doute des spécificités de l'histoire de l'économie de la culture, le Handbook of the Economics of Art and Culture présente de nombreux chapitres accessibles aux non-spécialistes, ce qui en fait un outil de travail précieux non seulement pour les chercheurs, mais aussi pour les praticiens, professionnels ou institutionnels, du domaine.


Comme pour les autres volumes de cette collection, l'ouvrage est divisé en parties thématiques, elles-mêmes divisées en chapitres. Chaque chapitre est rédigé par un auteur ou un groupe d'auteurs faisant autorité sur le sujet concerné.

Histoire et définition

De manière originale, ce Handbook présente une partie historique (partie 2) et une partie de définition (partie 3) habituellement absentes des ouvrages de ce niveau, car traitées dans les manuels de premier cycle. Le caractère récent de l'économie de la culture en tant que domaine propre, ainsi que la force de représentations erronées sur l'histoire et l'ampleur de l'insertion des produits culturels dans les circuits économiques justifient dans ce cas qu'un ouvrage de référence y consacre plusieurs chapitres.

De fait, les trois chapitres historiques (chapitres 2 à 4) démontrent que la pensée économique a mis longtemps à reconnaître l'importance des arts et de leurs produits en tant que sujets d'activité économique. L'appartenance des économistes & agrave; une élite cultivée les incitait à penser les arts comme hors de leur domaine, soit comme une force civilisatrice porteuse d'une valeur supérieure, soit au contraire comme une forme de divertissement de luxe. Ce n'est qu'avec la seconde moitié du vingtième siècle que s'affirme l'idée que la production et la consommation de biens culturels peuvent être examinées avec les outils de l'analyse économique. Pour autant, les deux chapitres historiques démontrent que, dans le cas de la peinture ou de la musique, les éléments fondamentaux de véritables marchés de l'art, avec des logiques de différenciation, de conquête de marchés et de star-system, sont déjà en place dès le XVIe siècle.
 
La réticence des économistes à s'attaquer au secteur des arts et de la culture procède sans doute de l'expression dans ce secteur de formes de valeur qui ne sont qu'imparfaitement traduites dans les prix de marché, ce qui conduit à des paradoxes apparents et à une résistance aux outils de l'analyse économique. Réciproquement, amateurs comme artistes répugnent souvent à voir leurs goûts et inspirations décrits en termes de maximisation des profits escomptés et de l'utilité. Les deux chapitres concernant la valeur (chapitres 5 et 6) ont l'immense mérite de montrer que l'économie peut s'accommoder d'une notion plurielle de la valeur, qui ne se résume pas à la seule valeur marchande exprimée dans le prix. Tout au contraire, une définition des différents aspects de la valeur des biens culturels et un examen précis du processus de formation de ces valeurs permettent de séparer les dimensions sur lesquelles les concepts de l'économie peuvent être appliqués avec pertinence, et celles qui leurs échappent. À ce sujet, le chapitre 10 de l'ouvrage, qui traite de la censure et rangé dans la partie concernant le cadre légal, relève de la même thématique. La réprobation ou l'incompréhension face à certaines expressions artistiques génèrent une demande de censure ou de contrôle des artistes. Face à cette tentation d'un art officiel, ce chapitre met en évidence la valeur sociale du travail artistique et l'importance de son déploiement dans un cadre le plus ouvert possible.

Cadre légal

Cette partie (partie 4) traite des sujets les plus brûlants du domaine. Le domaine des subventions, traité dans la dernière partie de l'ouvrage, a en effet été largement évincé du débat public récent sur la culture par des questions liées à la définition et au respect du cadre légal des industries culturelles (1)


Ce dernier point prend un relief particulier avec les technologies informatiques et de réseau, qui ont considérablement réduit le coût de production et de diffusion des copies. Face à ce problème, le chapitre 11 cherche à faire la part entre les craintes légitimes quant au financement de la création et les argumentaires destinés à entretenir, par un régime contraignant de droit d'auteur, des rentes de situations liées à des contraintes techniques devenues obsolètes. Ainsi un système de droit d'auteur contraignant n'est pas la seule manière dont les créateurs peuvent tirer des revenus de leurs créations, de même que les services d'intermédiation et de certification fournis par les éditeurs ne deviennent que plus pertinents face à une offre de plus en plus importante. Dans ce contexte, le bilan de la législation actuelle se révèle difficile à faire, l'influence tant qualitative que quantitative de la propriété intellectuelle sur la création et sur la consommation restant empiriquement mal connue.

Culture et économie

Dans un des textes fondateurs de l'économie de la culture, David Throsby défend l'idée que la culture joue à l'égard des relations économiques un rôle d'environnement, fournissant les ressources et les outils nécessaires à la communication qui sous-tend les échanges économiques entre individus, et réciproquement que le contexte économique influence profondément la production d'œuvres d'art. Les trois chapitres (chapitres 11 à 13) de cette partie développent cette idée, sous l'angle de l'influence des nouvelles technologies sur la production artistique, des représentations culturelles sur la performance économique et des relations entre développement économique et développement culturel.

Le troisième de ces chapitres relève la tension qui peut exister entre les discours de la diversité culturelle, qui mettent en valeur l'expression de la culture locale, et la part d'acculturation inhérente au développement économique et social (acceptation de la démocratie, de l'égalité des sexes, tolérance religieuse et sexuelle au premier chef). L'auteur souligne ainsi que l'accès aux biens et aux marchés culturels internationaux peut tout autant encourager la créativité des artistes locaux que détruire les cultures locales, et que les deux aspects sont actuellement trop peu pris en considération par des politiques de développements focalisées sur les seuls indicateurs matériels. En termes de recherche, l'exploration de ces relations entre traits culturels et fonctionnement de l'économie a généré une importante littérature, que résume en partie le chapitre 12, mais qui devrait occuper une large part d'un futur second volume de ce Handbook.

Économie du secteur culturel

Le tiers suivant de l'ouvrage, soit quatre parties et treize chapitres, forme un panorama des secteurs ayant fait l'objet d'une attention particulière de l'économie de la culture : consommation et production des arts vivants, industries culturelles, marché du travail des artistes, enchères et indices de prix. Dans chacun de ces domaines, les chapitres réalisent une revue de littérature orientée par une question particulière correspondant à ce que les auteurs estiment être la problématique réunissant la plupart des contributions dans le secteur. Suivant en cela le mode anglo-saxon, la plupart de ces chapitres n'utilisent les statistiques qu'à titre d'illustration, seul le chapitre concernant les livres fournissant un portrait statistique du secteur. L'essentiel de leur propos se concentre ainsi sur les questions théoriques et empiriques précises posées par le sujet traité, et sur les outils conceptuels et techniques employés pour y répondre. L'équilibre entre les différents éléments est très variable d'un chapitre à l'autre. Ainsi, le chapitre sur les carrières artistiques est presque entièrement descriptif et se concentre sur les problèmes de mesure, tandis que celui sur les médias est intégralement théorique, faisant un large appel aux outils formalisés de l'économie industrielle.

Politique publique de la culture

Le dernier tiers du Handbook est consacré aux questions de politiques publiques, dans leur dimension de patrimoine, d'aménagement du territoire, de commerce international et de dispositifs de protection et de subvention.

Les deux chapitres suivants sur le patrimoine adoptent une vision large de ces politiques, incluant non seulement leurs fondements, mais aussi les détails de leurs implémentations, qu'il s'agisse de structures institutionnelles ou de modes de financement. À titre d'exemple, le chapitre sur les musées souligne la manière dont le cadre institutionnel des musées (gratuité, possibilité de vendre ou de louer des œuvres, statut des personnels) a de profondes conséquences non seulement sur la gestion (et donc le coût) des musées, mais aussi sur les choix d'achat, d'exposition et de mise en valeur pris par ces musées.
 
Les deux chapitres sur l'aménagement du territoire (chapitres 30 et 31) constituent dans une large mesure une étude de cas précise des arguments avancés au début de l'ouvrage sur la culture comme élément d'un environnement économique. L'étude des villes, qu'il s'agisse de dispositifs de rénovation urbaine comme à Bilbao ou de l'émergence spontanée de quartiers d'artistes, donne une illustration de la manière dont les activités culturelles peuvent constituer un levier, peut-être indispensable, à la renaissance ou au développement de villes ou de régions.
 
Les six derniers chapitres sont consacrés à la politique culturelle à proprement parler, examinée dans ses fondements et ses difficultés (chapitre 32), la construction d'un statut d'exception pour les activités culturelles (chapitre 33), l'état des politiques culturelles (chapitres 34 et 35), et l'étude de deux outils privilégiés du financement de la culture, les incitations fiscales (chapitre 36) et la philanthropie (chapitre 37). Comme dans les autres parties, la multiplicité des auteurs permet ici de croiser les approches. Ainsi, si le traitement des politiques culturelles aux États-Unis est essentiellement descriptif, celui concernant l'Europe comprend une discussion extensive des arguments les plus souvent avancés pour justifier les politiques culturelles, conduisant ce chapitre à faire la part dans des argumentaires trop souvent acceptés sans autre forme de procès.

Un ouvrage pluriel

Ce Handbook, tant dans les thèmes abordés que dans les perspectives employées, reflète la grande diversité des contributions qu'accueille l'économie de la culture. La présence de nombreux chapitres purement descriptifs, historiques ou épistémologiques rompt avec les usages d'une série où la formalisation et la technique sont la norme. Cela le rend plus accessible aux non-spécialistes que la plupart des autres ouvrages de cette collection. En revanche, les économistes habitués à un degré important de formalisation resteront un peu sur leur faim (à l'exception du chapitre 18 sur les médias). Cette relative faiblesse de la formalisation procède assez naturellement de la difficulté à faire entrer les différents aspects de la valeur des biens culturels dans le cadre des outils formalisés, ainsi que d'une histoire propre du domaine, qui procède de contributions descriptives, mettant en évidence les mécanismes sans les traduire dans un langage mathématique. Il n'en demeure pas moins que l'analyse formalisée permet de produire des hypothèses testables, de départager des arguments et de produire des énoncés normatifs ou positifs qui font actuellement défaut dans ce domaine. Les éditeurs de ce premier volume en sont d'ailleurs conscients : dans l'introduction au volume, David Throsby appelle explicitement au développement des contributions utilisant les outils de l'organisation industrielle et au renforcement de celles employant les techniques économétriques, qui permettent de valider ou d'infirmer les intuitions dérivant d'études de cas.

En l'état, l'économie de la culture doit son unité plus aux thèmes abordés qu'aux outils utilisés. Concernant un sujet au croisement de plusieurs disciplines, il est peut-être bon qu'il en soit ainsi. À ce titre, chaque chapitre constitue à la fois un bon point d'arrivée pour le lecteur à la recherche d'une synthèse de haut niveau, et de point de départ pour un étudiant souhaitant travailler dans ces domaines. L'ensemble donne une vision sans doute assez juste de l'état du champ, de ses forces et aussi des questions restant ouvertes.

Pour aller plus loin

  • Ruth TOWSE (dir.), A Handbook of Cultural Economics, Edward Elgar, 2003, permet de croiser deux synthèses sur les mêmes sujets.
  • Ruth TOWSE, A Textbook of Cultural Economics, Cambridge University Press, 2010, ouvrage très complet d'introduction à l'économie de la culture, destiné aux non-spécialistes ainsi qu'aux étudiants de premier cycle.
  • David THROSBY, Economics and Culture, Cambridge University Press, Cambridge, 2001, ouvrage fondateur de l'économie de la culture traitant plus spécifiquement de la manière dont l'économie approche les questions culturelles.
(1)

"Les débats autour de la copie numérique d'œuvres, bien que formulés en des termes de lutte contre la copie non autorisée, portent en effet fondamentalement sur l'extension à donner au droit d'auteur et aux droits voisins. Si sur le plan législatif les réponses, du type HADOPI, ne sont pas revenues sur l'utilité sociale du droit d'auteur, cette question est très nettement posée par la littérature économique sur le sujet. ". À rebours de la conception de la propriété intellectuelle comme un élément des droits fondamentaux, le premier chapitre (chapitre 7) s'attache à démontrer, sur le cas du droit des États-Unis, que le régime de propriété intellectuelle recherche l'efficacité des marchés concernés, essayant d'allouer les droits et leurs modalités de manière à arbitrer entre incitation à la création et diffusion des œuvres. Cette perspective impose de considérer à la fois l'intérêt des détenteurs de droits, qui bénéficient de protections plus importantes et plus longues, celui des consommateurs, qui sont privés plus longtemps de l'accès aux biens concernés ou doivent les payer plus cher, et celui des artistes, qui bénéficient d'un côté de meilleures rémunérations, mais sont de l'autre limités dans leur capacité de réutilisation des œuvres d'autres artistes. Le traitement fait au cours de l'histoire des copies, objet du chapitre suivant, illustre de manière assez spectaculaire ces tensions, les copies permettant une large diffusion des œuvres, au prix d'une interrogation sur ce qui fait la valeur d'un original.

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