Bruno Laforestrie

Médiatisation du rap : « Il n’y a plus de logique d’ostracisme »

Genre musical le plus vendu, le rap, est comparativement à son statut, peu médiatisé. Un constat partagé par Bruno Laforestrie, directeur de la radio Mouv’, qui estime cependant que le rap se fait peu à peu une place dans les médias généralistes.

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« Les hommes mentent, les femmes mentent, mais les chiffres ne mentent pas. » Cette punchline lancée par le rappeur Jay-Z dans son morceau Reminder peut s’appliquer à l’industrie du rap. Les chiffres ne démentent pas ce succès : le dernier tube de PNL, Au DD, est devenu fin mars le titre le plus streamé en 24 h sur la plateforme Deezer et leur clip a cumulé 7,5 millions de vues en une journée sur Youtube.

Mais bien que le rap soit le genre musical le plus vendu en France, il reste pour de nombreuses personnalités, trop souvent l’objet d’un traitement médiatique centré sur les polémiques. On se souvient notamment du sondage lancé par l’émission de RMC Les Grandes Gueules pour déterminer si Booba et Kaaris étaient « des rappeurs ou des racailles ».

Consciente de la place du rap dans la société, Radio France a changé en 2015 le positionnement de sa radio Le Mouv’, désormais nommée Mouv’ et centrée autour de la culture urbaine. Une mue portée par Bruno Laforestrie, fondateur de Générations (radio axée autour de la culture hip-hop) et ancien du magazine spécialisé Radikal.

La faible médiatisation du rap est-elle causée par les différences culturelles entre journalistes et rappeurs ?

Bruno Laforestrie : Il y a une responsabilité partagée entre journalistes et rappeurs. Les rappeurs n’ont pas toujours été tendres dans leurs relations avec les médias et le divertissement, et certains artistes ont été perçus comme difficiles, mais ce n’est pas la vraie raison selon moi. Globalement, quand on connaît bien les rappeurs, il est très facile de discuter avec eux et d’aller en profondeur car ils veulent se livrer et savent le faire sur les réseaux sociaux. Ce n’est donc pas uniquement la faute des artistes. Si certains textes sont très durs et ne sont pas toujours compris, ils demandent une mise en contexte. Par exemple, quand un artiste fait un clip dans lequel il sort une kalachnikov, il faut comprendre que c’est un clip vidéo et que l’artiste ne sort pas tous les matins de chez lui avec des armes à feu.

L’explication de cette faible médiatisation vient, selon moi, de l’éloignement des leaders d’opinion avec cette culture, dû notamment à un vieillissement : c’est une expression générationnelle dont ils ne sont pas proches. Ils ont aussi relayé des clichés avec lesquels il n’ont pas pris de distance. Quand Thierry Ardisson, 70 ans, dit au rappeur Vald sur le plateau de l’émission Salut les terriens ! : « Oh, vous êtes différent parce que vous êtes blanc et que vous savez parler », l’animateur de Canal+ ramène la qualité de quelqu’un à sa couleur de peau, ce qui est extrêmement choquant.

Une partie du divertissement et de la variété française considérait que donner de la place au rap revenait à le laisser prendre sa place. Ce n’est pas le sujet ! Je répète souvent une expression que j’adore : « Plus on a d’enfants, plus on les aime chacun ». Ce n’est pas parce que l’on a plusieurs enfants qu’on les aime à la place des autres. C’est la même chose lorsque l’on diffuse du rap à la télé, on ne fait pas disparaître le reste. Il y a une mésentente sur ce sujet.

Le rap a donc trouvé d’autres moyens grâce au digital et son public le consomme maintenant sans passer par la télévision. Mais les grands médias ont besoin de faire venir une cible jeune et se posent la question de mettre en place des formats spécifiques sur le digital. Je reste convaincu du besoin d’une émission musicale et sociétale qui aborde le fond des sujets car les artistes rap, pour certains, évoquent des sujets de fond et c’est l’occasion d’en parler.

 

Dans l’histoire des chaînes hertziennes, on ne compte que deux émissions consacrées au rap : Hip Hop (1984) et Rap Line (1990-1993). Comment expliquez-vous cette situation ?

Bruno Laforestrie : La disparition des émissions de rap à la télévision est due à deux phénomènes : une problématique d’innovation et de prises de risques, et une forme d’ostracisme culturel. Dans les années 1980, il y avait davantage de prises de risques en matière de culture populaire. Beaucoup de gens ont considéré dans les années 1990 que le rap n’était qu’un phénomène provisoire, qu’il n’était pas un courant puissant et fort sur lequel il fallait investir. À cela s’ajoute une crainte, voire une forme d’ostracisme, qui disait qu’il ne fallait pas montrer le rap car celui-ci n’était ni présentable ni montrable. C’était un jugement culturel négatif.

Personne ne remet en cause la place du rap en tant que première industrie musicale

Nous sommes désormais dans une nouvelle phase : personne ne remet en cause la place du rap en tant que première industrie musicale. Et personne ne conteste la légitimité culturelle de ce mouvement, à part quelques derniers Mohicans, mais on appelle ça du racisme pur. Le rap s’inscrit comme un mouvement puissant pour très longtemps.

Le manque d’espace dans les médias traditionnels, que ce soit en télé ou en radio, a poussé le rap à se développer en priorité sur le numérique, ce qui explique sa forte présence sur Spotify et Youtube. Le mouvement a été le premier conscient que cela constituait son vecteur de développement principal.

 

Ces dernières années, certains rappeurs ont créé eux-mêmes leurs médias, comme Rentre dans le Cercle, OKLM Radio, La Sauce, Rap Contenders… Est-ce un phénomène nouveau ?

Bruno Laforestrie : J’ai fondé Générations il y a plus de 20 ans, à une époque où Skyrock ne faisait pas encore de rap. Il y a toujours eu des médias spécialisés dans le rap que ce soit à la radio ou en presse magazine. Il ne faut pas oublier que Groove et Radika étaient des magazines très forts qui vendaient énormément. Avec Internet, on ne crée plus de magazines, plus de radio, mais des médias digitaux Booska-P (NDLR : Booska-P est un pure player de rap), a par exemple commencé dans les locaux de Générations.

Il me paraît légitime et normal que chaque génération crée son propre média.

L’histoire de cette presse spécialisée n’est pas nouvelle et remonte à 25 ans. C’est de cette histoire-là que descend OKLM Radio, fondée par Booba. Il me paraît donc légitime et normal que chaque génération crée son propre média.

Mais au-delà des médias spécialisés, il faut se pencher sur la relation entre médias généralistes et rappeurs. Il y a un besoin fort de trouver un lieu d’échange, d’explication, de réflexion et de création de contenus autour de cette musique. Mais, étant donné que le public de la télé vieillit, et que la moyenne d’âge des téléspectateurs s’établit autour de 50 ans, ne vaut-il pas mieux se concentrer sur le numérique ? Je suis favorable à ce qu’on mette des moyens là-dessus.

 

Ne craignez-vous pas que ces médias alternatifs vous fassent de l’ombre ?

Bruno Laforestrie : Au contraire, c’est très complémentaire. Ce que fait Mouv’ est unique : la chaîne a été relancée il y a quatre ans et nous avons franchi la barre des 400 000 auditeurs, contre 160 000 auparavant. Nous avons doublé notre audience, donc statistiquement parlant c’est un succès. La moyenne d’âge était de 34 ans, elle est désormais de 26 ans, ce qui fait de nous le média le plus jeune de France, radio et télé confondus.

Nous n’avons pas uniquement lancé un média hertzien, mais une marque puissante. Ce mois-ci, nous avons eu trois millions de visites sur le site, tandis que notre page Youtube a dépassé les 360 000 abonnés, ce qui nous donne une vraie puissance de feu digitale. Nous sommes un média global, nous avons les moyens de l’être car nous faisons partie du groupe Radio France.

Je suis très content que d’autres personnes médiatisent le rap : il faut avoir des challengers et des leaders. L’esprit du hip-hop, c’est aussi l’esprit de compétition et de la battle. Seul, on perd cette énergie. Nous sommes à présent plusieurs à parler du rap et je respecte énormément les gens qui font ce travail. Je pense que c’est réciproque car nous ne faisons l’objet d’aucune critique.

 

« Ils ne nous passent pas à la radio. » Booba commence BB, l'un de ses derniers morceaux, par cette phrase, existe-t-il une part de vérité dans cette affirmation?

Bruno Laforestrie : La part du rap à la radio est très faible comparativement à la puissance du genre musical, qui représente le style musical le plus écouté sur les plateformes de streaming. Comme les radios sont des médias un peu vieux globalement, le rap n’a pas sa part de représentation. Mais Mouv’, comme Skyrock, passe beaucoup de rap différents. Quand Booba dit ça, je pense qu’il vise avant tout les médias généralistes et les grands médias. Il faut y voir un moyen de dire « ils sont tous contre nous ».

 

Pensez-vous qu’un support média ait moins bien traité le rap que les autres ?

Bruno Laforestrie : De façon générale, les médias ont du mal à parler de rap, même si la radio a eu la chance d’avoir Skyrock et Générations qui traitent du sujet depuis 20 ans. Aujourd’hui, il y a aussi Mouv’. Le lancement par l’audiovisuel public il y a quatre ans d’une radio et d’un média global dont le hip-hop est la base culturelle, c’est une reconnaissance.

La presse a pris du temps avant d’écrire des choses intéressantes sur le rap.

Il y aura un avant et un après je pense. La presse a pris du temps avant d’écrire des choses intéressantes sur le sujet, mais on peut désormais lire de très bons articles : je pense notamment à ce qu’écrit Stéphanie Binet pour Le Monde. Il faut bien avouer qu’il y a beaucoup de progrès qui sont faits depuis au moins deux ans. Évidemment il en reste encore à faire, mais il n’y a plus de logique d’ostracisme.

 

Booba a déjà fait la Une de M le magazine du Monde, ainsi que celle des Inrocks. Se dirige-t-on vers une normalisation progressive des rapports entre le rap et les médias généralistes ?

Bruno Laforestrie : Je n’aime pas l’idée de normalisation car je pense fondamentalement que ce n’est pas de la normalisation. Il y a surtout un renouvellement des décisionnaires et des journalistes. Pour les journalistes âgés entre 25 et 30 ans, la question ne se pose même pas : ils sont nés et ont vécu avec le rap.

Tout le monde n’est pas obligé d’aimer le rap, mais toutes les personnes qui travaillent dans la culture sont obligées de le connaître, au risque d’être en dehors de leur temps. À un moment donné, avec le renouvellement générationnel, cela va se faire naturellement. L’enjeu final est de faire en sorte qu’il y ait des jeunes générations en mesure de raconter des histoires et de passer à la télévision, tout en étant décisionnaires.

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