Folco Marchi dans "Un si grand soleil"

Dans Un si grand soleil, Folco Marchi interprète Ludo, l'écolo historique de la série. 

© Crédits photo : Fabien MALOT – FTV

« Un si grand soleil » : comment représenter le changement climatique dans la fiction ?

La série à succès de France Télévisions réunit chaque soir 3,6 millions de téléspectateurs. Olivier Szulzynger, son scénariste, voudrait « verdir la fiction » et ne plus faire comme si le changement climatique n'existait pas. Alors, sans certitude, il « bricole ».

Temps de lecture : 8 min

Du côté de Saint-Brieuc, Bernard B., bienheureux retraité de l’enseignement agricole, regarde assidûment Un si grand soleil, le feuilleton quotidien de France 2. Chaque soir, comme 3,6 millions de téléspectateurs, il suit les tribulations des quelque cinquante personnages qui, depuis 2018, peuplent ce morceau de France filmé à Montpellier.

Au cours de l’été 2023, le scénario prend un tour qui met hors de lui notre retraité briochin : des jeunes, après avoir affronté la police lors d’une expulsion locative, se mobilisent contre la construction d’un lotissement, scandalisés par l’artificialisation de terres agricoles et la mise en péril d’une zone de nidification de la fauvette à lunettes.

Sur l’un des groupes Facebook où les fans de la série débattent des derniers rebondissements sentimentaux et policiers entre deux partages de photos de leurs acteurs préférés, Bernard B. dénonce l'irruption d'une tonalité « écolo-bobo » dans son rendez-vous du soir — soit, assure-t-il, « la doctrine de Stéphane Sitbon-Gomez », le directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, qui, de 13 à 26 ans, fut effectivement un militant écolo, bras droit de Cécile Duflot et directeur de la campagne présidentielle d’Eva Joly en 2012.

Jet-ski

Bernard B. va devoir s’y habituer : la télévision publique s’est donné pour mission d’alerter les Français sur le changement climatique et de les « accompagner » vers « un monde moins consommateur des ressources de la planète ». À l’antenne, le message est assez facile à faire passer dans les journaux, les magazines, les documentaires. Depuis le printemps 2023, le bulletin météo du soir s’est quant à lui mué en un ambitieux « Journal Météo Climat », riche de reportages et de réponses de scientifiques à des questions de téléspectateurs. Les choses changent.

Pourtant, quelques secondes plus tard, l'aggiornamento écolo semble oublié. Un si grand soleil démarre, avec — vestige du monde d'avant — un générique déroulant, à base de jet-ski et d’aéroport, de piscines à débordement et de virées sur l’autoroute, une vision du bien-être intensément carbonée. « Si on enchaîne un JT qui chronique les conséquences du changement climatique et un monde où la question ne se pose pas, on est en pleine dissonance cognitive », pointe la géographe Magali Reghezza, qui a dispensé plusieurs formations aux journalistes de France Télévisions pour les aider à mieux appréhender les sujets liés au climat.

Carbone

Créateur et scénariste du feuilleton, Olivier Szulzynger est le premier conscient du hiatus. Il estime qu’il faudrait « gommer quelques images » du générique et regrette les plans langoureux sur des packs d'eau minérale Wattwiller (« un placement de produits qu’on n’aurait pas dû laisser passer »), ceux sur les cylindrées rutilantes d’un magasin de motos (« le décor prévu avait brûlé, les équipes ont trouvé ça en dernière minute »), les scènes où les personnages gaspillent vraisemblablement de l'eau en faisant la vaisselle à la main (« c’est souvent le réflexe quand on veut leur donner un truc à faire dans une cuisine »), bref, tous les petits ratés de la série.

Pour produire 260 épisodes par an, 25 auteurs sont mobilisés, autant de réalisateurs et une équipe de direction artistique : une énorme machinerie prise dans un faisceau de contraintes et soumise à un rythme effréné dans lequel peuvent se dissoudre les meilleures intentions du monde. « Les professionnels qui conçoivent ces séries sont des CSP + qui ont des modes de consommation très émetteurs en carbone dans leur vie personnelle, relève par ailleurs Magali Reghezza. Ils ont bonne conscience parce que leur industrie fait des efforts en matière d’éco-production. Mais si en plus vous leur demandez d'atteindre la même rigueur dans leur façon d’aborder les questions climatiques que celle qu’ils ont développée pour représenter les enquêtes policières et la procédure pénale, c’est difficile à entendre. »

« La fiction est en retard sur la société et entretient une forme de déni »

Les collaborateurs d’Olivier Szulzynger témoignent de son obsession sincère de « verdir la fiction ». Il dit : « Les questions écologiques sont centrales aujourd'hui mais la fiction tarde à en rendre compte. Elle est en retard sur la société et entretient une forme de déni. Or l’enjeu, c’est de raconter notre époque. » Raconter l’époque, c’est déjà ce qu’il essayait de faire à travers Plus belle la vie, dont il était directeur de collection. France 3 voulait alors « montrer le vivre-ensemble » et Olivier Szulzynger avait créé une palette de personnages incarnant une diversité de parcours de vie, d’orientations sexuelles, de modèles familiaux…

Traduire à l’écran les problématiques écologiques lui semble autrement plus complexe. Raconter, il sait faire : il est aussi éditeur (sa maison s’appelle Les Petits matins) et publie abondamment sur l’écologie. Mais comment montrer ? Il voit bien que la fiction, lorsqu’elle traite du climat, opte souvent pour un imaginaire du désastre : elle dépeint un monde déjà changé par la catastrophe, un univers postapocalyptique ; mais pas le changement en cours. Il va falloir inventer.

Fjords

Dans Un si grand soleil, Olivier Szulzynger exclut de « filmer des thermomètres » ou de faire commenter le dérèglement des températures par des personnages. « Si vous faites ça, ça ne va emporter personne. Pire : les gens vont le percevoir comme un truc fait pour leur bourrer la tête, une sorte de pub déguisée. » Lorsque la canicule est évoquée, c’est sous la forme discussion légère, sur la plage :

« Sabine : Non mais j'te jure, ça fait des années que j’ai envie d’aller en Norvège voir les fjords. Et puis j'peux te dire qu’on sera mieux qu’ici, au moins on crèvera pas de chaud.

— Fanny : Il paraît que c'est super beau. Mais attention, super cher au niveau des logements. Avec le réchauffement climatique, c’est devenu hyper prisé comme destination. »

Catéchisme

En plus de l’hôpital, du tribunal, du commissariat, de l’entreprise de cosmétiques, de la rédaction du Midi Libre, de la paillotte, de la galerie d’art et du cabinet d’avocats où travaillent nombre de personnages, le scénariste a créé « un pôle alternatif de gens qui s’investissent dans l'agriculture » : « Ils explorent un autre mode de vie, ne s'intéressent manifestement pas à la consommation, et ils ont l’air plus heureux que les autres », résume-t-il. Parmi eux, on retrouve Ludo, l'écolo historique de la série, ancien soigneur de zoo devenu escort-boy, végétarien fan de légumes anciens, qui a tenté de convertir ses colocataires au lombricompostage et autres petits gestes verts.

Lors d’une réunion à France Télévisions, une journaliste s’est mise à rêver d’un personnage d’installateur de pompes à chaleur sexy, sorte de mise à jour écolo de l’archétype du plombier lubrique. L’idée a fait sourire Olivier Szulzynger, mais pas au point de l'intégrer dans son feuilleton. Il continue à tâtonner, à « bricoler » des esquisses de solutions. Il réfléchit à voix haute : « On peut montrer que le changement nécessaire pour s'adapter au changement climatique peut avoir des effets très positifs. Limiter le temps de travail pour émettre moins de carbone, c'est bien pour le climat et bien pour l'être humain. Encore faut-il trouver des histoires qui ne soient pas du catéchisme débile. » Sa hantise, c’est la série édifiante, l’outil de propagande : « Je ne suis pas évangéliste, clame-t-il, je n’ai aucune envie de faire une série écolo ! »

« Si on va trop vite, on va braquer les gens »

En revanche, dans cette série qu’il conçoit comme un vaste forum, il veut faire en sorte que l’écologie apparaisse comme un sujet incontournable et qu’elle soit mise en débat. Dans un épisode, un projet de vacances à Mykonos est l’occasion de confronter deux visions des loisirs. Dans un autre épisode, trois jeunes gens du « pôle alternatif » discutent du refus d’un voisin agriculteur de convertir son exploitation en bio :

« Noémie : C’est vrai que c’est cher, la conversion au bio.

Ronan : Et laisser crever tout le monde, ça coûte pas cher ?

Ludo : C’est surtout qu’il faut qu’il raisonne plus globalement. Faut qu’il pense à son avenir, à sa fille…

Ronan : C’est plus large que ça encore : faut qu’il pense à la santé des gens, à la planète… […] Mais on a le temps de crever, s’il faut convaincre [les agriculteurs]. On n’a plus le temps pour ça.

Ludo : Alors quoi, on les y oblige ?

Ronan : Ouais, on les oblige. Casser la logique de surconsommation, y a que ça à faire.

Ludo : Si on est trop radical, on fait flipper les gens, c’est contre-productif.

Ronan : Il faut qu’ils flippent, les gens, faut qu’ils ouvrent les yeux, faut qu’ils voient la réalité en face, y a que ça qui les fera bouger !

Noémie : Ludo a raison. Si on va trop vite, on va braquer les gens, ils vont rejeter l’écologie en bloc, ce sera pire, non ? »

On dirait une méditation sur le juste dosage d’écologie à instiller dans une série pour favoriser une prise de conscience sans faire fuir le public. Jacques-Olivier Barthes, l’ancien directeur de la communication de la branche française du WWF (Fonds mondial pour la nature), se souvient d’une séance de travail à laquelle il avait été convié aux premiers jours de l’écriture de la série. « Olivier cherchait déjà des idées d’arches narratives qui posent des questions écologiques. On avait évoqué la crise de l’eau, le trafic d’espèces, les migrations liées au changement climatique… Mais bon, ce n’est pas non plus une case documentaire ; son taf implique de faire de l’audience. »

Inondations

Pour l’instant, la dose, c’est « une ou deux arches écolos par an ». La prochaine, consacrée au glyphosate, est en train d’être tournée. Elle sera diffusée en février 2024. Ces jours-ci, Olivier Szulzynger se demande s’il est possible d’être « un peu épique » sur l’écologie sans recourir, dans le scénario, à la violence.

Ancienne présidente de la filiale de France Télévisions qui produit la série, Laetitia Meslet Recayte sait à quel point « le système de production » contraint les histoires : « Ils ne peuvent pas montrer les effets les plus spectaculaires du changement climatique. Quand on doit sortir un épisode par jour, on n’a pas le temps de créer des décors d’inondations ou de grands incendies. » Au début de l’automne, en quête de décors naturels, Olivier Szulzynger est allé voir des élus de la métropole montpelliéraine pour repérer « des choses à filmer de l’ordre de la transition écologique ». Il soupire : « On est tous pris dans cette difficulté de représentation. Faut que ça infuse. »

Tramway

Pour renouveler le regard, un « consultant climat » vient d’être recruté. Cette mission de huit mois, financée par la Fondation européenne pour le climat, a été attribuée à Léo Cohen, un ancien conseiller de Barbara Pompili et François de Rugy au ministère de l’Écologie (il a raconté cette expérience dans un livre édité par… Olivier Szulzynger). Il n’avait jamais regardé Un si grand soleil avant d’être payé pour le faire. Il commence à être pris par les intrigues. Il est surtout impressionné par l’audience qu’elle parvient à rassembler, bien supérieure à celles des soirées spéciales orchestrées par Léa Salamé pour sauver les arbres ou les océans. Au terme de son analyse, il devra proposer une « boîte à outils » qui pourra servir à tous les producteurs désireux de mieux représenter les enjeux liés au climat.

Lors de ses premiers visionnages, Léo Cohen a constaté, un peu déconcerté, que les protagonistes de la série circulent volontiers à vélo, en tramway, en voiture électrique, mais jamais en train. Tourner dans les gares coûte trop cher, lui a-t-on expliqué. Il a aussi constaté que certains personnages multiplient les trajets en avion. « Les riches prennent énormément l’avion, rappelle Olivier Szulzynger. Moi le premier. C’est la réalité, alors il faut la montrer. »

« La réalité », c’est aussi que les écologistes perdent souvent la bataille. Dans l’intrigue sur l’artificialisation des terres qui a tant irrité Bernard B., notre téléspectateur breton, le promoteur immobilier arrive à ses fins et le lotissement se construit. L’air malicieux, Olivier Szulzynger lance : « Si tout se passait bien dans la fiction, pourquoi se mobiliserait-on dans le monde réel ? »

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