valérie pécresse et éric ciotti lors de la primaire des LR

Philippe Juvin, Éric Ciotti, Valérie Pécresse, Christian Jacob et Michel Barnier lors de la primaire Les Républicains, le 4 décembre 2021.

© Crédits photo : Anne-Christine Poujoulat / AFP

Primaires : où sont les cartes ?

Avec la généralisation du vote électronique, les résultats électoraux n'ont plus la même saveur dans la presse écrite. Au lendemain de la primaire LR, qui avait lieu le 4 décembre, aucun résultat détaillé n'était disponible, au grand regret des journalistes férus d'analyse électorale. Un appauvrissement des données qui traduit aussi l'affaiblissement des partis.

Temps de lecture : 6 min

« Quand j'étais étudiant, il fallait attendre Le Monde du mardi et son cahier spécial pour avoir des résultats détaillés et vérifiés ! » Laurent de Boissieu, journaliste à La Croix depuis plus de vingt ans, se rappelle d'une impatience qui étonnera les plus jeunes. Alors qu'il était étudiant en sciences politiques à Grenoble, à la fin des années 1990, le cahier des résultats du Monde figurait parmi les seuls moyens de consulter puis conserver les résultats électoraux en France. 

Très rares sont les élections qui n'ont pas eu droit au supplément de papier, même depuis la généralisation d'internet. Il y a eu des exceptions, bien sûr, en raison de défaillances de partis ou de confinement. En 2016, on pouvait donc trouver quatre pages au lendemain de la primaire de la droite et du centre pour laquelle 4,2 millions d'électeurs s’étaient déplacés. Huit cartes, accompagnées d'analyses des résultats, région par région. Une semaine plus tard, après le second tour qui a vu François Fillon s'imposer, un autre supplément de quatre pages proposait six cartes, montrant les régions où les deux candidats étaient les plus forts et leur progression par rapport au premier tour... 

Cinq ans après, la droite départage à nouveau les prétendants à la présidence de la République. Les modalités sont différentes, puisque seuls les adhérents LR peuvent voter et que tout se passe par internet. Cette fois, la victoire de Valérie Pécresse n'a donné lieu à aucun cahier spécial, pas même une infographie, dans les pages du Monde

« Choix politique »

Sur le site france-politique.fr non plus, cette primaire de la droite n’a pas été mise en avant. En 2016, lors de la précédente primaire, pas moins de seize cartes avaient été réalisées par Laurent de Boissieu. Il a imaginé ce site il y a vingt ans, comme un prolongement des cahiers des résultats un peu encombrants, pour lui permettre de consulter ces informations n'importe où, et notamment en reportage. « C'était le premier site à proposer en ligne les résultats historiques des élections présidentielles, se souvient Laurent de Boissieu. Wikipédia émergeait tout juste. » 

Mais ces temps-ci, le site foisonnant peine à être alimenté. « Je viens d'apprendre que Les Républicains ne donneront pas les résultats par fédération. Dommage pour les analyses politiques, dommage pour les archives historiques », se lamentait le journaliste il y a quelques jours dans un tweet. À peine a-t-il pu se contenter de la participation par fédération. Joint par téléphone, Laurent de Boissieu précise sa pensée : « On ampute la recherche de données très facilement accessibles... J'interprète ça comme un choix politique. »

Une des raisons de cet appauvrissement : le vote électronique. Tous les bulletins sont mis dans une seule et même urne virtuelle, impossible donc de donner plus de détails. Chez LR, on assume cette absence d'information. « Ce congrès a été calqué sur l'élection du président du mouvement pour laquelle les résultats ont été également nationaux et non départementaux », commente un responsable de la communication du parti. 

Avant la primaire de la droite, c'était celle d’Europe Écologie Les Verts (EELV), fin septembre. Le soir du second tour, deux chiffres seulement s'affichaient sur le site de la primaire écologiste : le score de Yannick Jadot, candidat victorieux, et celui de Sandrine Rousseau. Là encore, les électeurs étaient invités à départager les candidats grâce à un vote en ligne, organisé par le même prestataire, Neovote. 

Techniquement, certaines informations auraient pourtant déjà pu être recueillies sur les adhérents ou les inscrits. Mathieu Gallard, directeur d'études chez Ipsos et lui-même amateur de cartes électorales venues du monde entier qu'il partage sur son compte Twitter le confirme. « Le vote électronique n'empêche pas du tout d'avoir de superbes cartes, tout dépend de si on veut avoir ce type de données. » Selon lui, les partis en France ne sont pas intéressés par la connaissance de leurs militants. Un cadre de l'équipe de Yannick Jadot partage ce désarroi au sujet des résultats de la primaire des écologistes, qui s'est tenue en septembre. « On n'a aucune donnée. Elles n'existent pas car, à la base, les inscrits ne sont ni localisés, ni genrés. Mais comme c'est trop tard, ça ne sert à rien d'y penser, à part se faire du mal. »

Unité

Ces résultats nationaux ont un mérite : afficher l'unité du parti derrière le candidat élu. « Il n'y a plus qu'une tête à la une des journaux, pas une carte avec cinq têtes ou cinq couleurs différentes », constate Laurent de Boissieu. Quand bien même Eric Ciotti aurait eu les faveurs de la grande majorité des adhérents des Alpes-Maritimes, ou Michel Barnier de ses voisins savoyards, impossible donc de le savoir, et impossible de le montrer. 

En effet, il est commun d'observer dans les élections ce que les spécialistes appellent l'effet d'amitié locale, un phénomène où les candidats sont surreprésentés dans leur région d'implantation. « Juppé net gagnant chez lui », titrait Sud Ouest le 21 novembre 2016, au lendemain du premier tour de la primaire où l'ancien maire de Bordeaux, régional de l'étape, était arrivé deuxième. L'ex-premier ministre de Jacques Chirac était en tête principalement dans l'ancienne région Aquitaine, laissant le reste de la France à François Fillon. Le journal local avait alors publié des résultats détaillés par commune , et sur le site, un long papier analysait les résultats dans la région. 

Les résultats détaillés offrent par ailleurs à la presse locale des contenus de choix : tout le monde aime bien savoir comment on a voté près de chez soi. Outre Sud Ouest, Nice Matin ou Le Progrès avaient multiplié les articles listant les résultats dans les communes de leurs régions. Et Le Monde, parmi d'autres, avait prévu des pages dédiées sur son site internet, déclinaison en ligne du fameux cahier, aussi bien pour les primaires de la droite que celles de la gauche.

Rachel Garrat-Valcarcel est l’auteure des papiers publiés à l’époque par Sud Ouest. Elle est aujourd'hui journaliste politique chez 20 Minutes et déplore l'absence de résultats détaillés cette année : « Je trouve qu’on perd tout un pan d'analyse politique. C’était la même chose pour la primaire écologiste d’ailleurs. Mais il y a peu de journalistes, et notamment politiques, qui se soucient vraiment d’analyses purement électorales. » 

Des partis affaiblis

L'analyse électorale « aide à aller contre les clichés » et donne des « indices » qui peuvent nourrir les reportages, développe-t-elle, avant de multiplier les exemples. « Lors des élections européennes, on a pu voir le vote en faveur d'Emmanuel Macron à Paris se déplacer vers l'ouest, donnant un indice sur la droitisation du vote. Le meilleur exemple, c'est le vote Le Pen à Paris dans les années 1980. Il est d'abord cantonné dans l'ouest et dans XVIe arrondissement, puis très vite ses places fortes dans la capitale deviennent les bordures de la ville, entre les boulevards des Maréchaux et le périphérique, qui sont aussi parmi les plus pauvres de Paris. Je pense aussi au Nord : dans l’imaginaire populaire c’est le bastion de gauche par excellence tombé à droite, voire à l’extrême droite. Sauf qu'il n'y a pas que les bassins miniers et sidérurgiques. Le département a déjà voté à droite bien avant la chute du Parti socialiste. »

L'analyse politique avait également guidé Le Monde lorsqu'ils avaient publié, à l'automne 2016, la carte des bureaux de vote pour la primaire de la droite, obtenue de haute lutte. « C'était un coup journalistique gagnant-gagnant », se souvient Matthieu Goar, chef adjoint du service politique, chargé à l'époque de suivre la droite. « Journalistiquement, on avait un matériel d'analyse précieux, une géographie électorale des électeurs espérés de la droite. Et les organisateurs de la primaire bénéficiaient de leur côté d'une publicité pour leur scrutin, qu'ils voulaient le plus large possible. » La publication de résultats détaillés participait d'ailleurs également de la crédibilité du scrutin. « Il y avait tellement de tensions entre les candidats que les organisateurs avaient tout intérêt à être le plus transparents possible, surtout après le congrès catastrophique de 2012 », remarque Matthieu Goar. 

À l'inverse, il faut voir dans le silence organisé ces dernières années le signe de l'affaiblissement des partis, analyse Laurent de Boissieu. Faute d'opposition ou contre-pouvoirs internes, les partis délaissent la transparence. Le nombre d'adhérents est de moins en moins connu, sauf à l'occasion des votes internes. Et cet appauvrissement n'est pas le fait des seuls partis. En 2020, pour les élections municipales, le ministère de l'Intérieur a essayé de réduire le nombre de candidats auxquels il attribuait une nuance politique. Et les nuances ne sont pas régulièrement mises à jour, constate Laurent de Boissieu. Là encore, depuis des années, le cahier des résultats du Monde a son intérêt : les étiquettes de chaque candidat minutieusement attribuées par le journal et ses nombreux correspondants.

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