La guerre en Ukraine en une du Petit Quotidien, le 1er mars 2022.

La guerre en Ukraine en une du Petit Quotidien, le 1er mars 2022.

La presse jeunesse s’appuie sur les questions des enfants pour raconter la guerre en Ukraine

En parler pour ne pas laisser place aux fantasmes, en partant des questions des enfants. Face à la guerre, la presse jeunesse veut donner des clés de compréhension du conflit, aider les plus jeunes à verbaliser ce qu'ils ressentent, et susciter la discussion avec les parents. 

Temps de lecture : 6 min

Le mot de cette maîtresse de CE2 figurait le 8 mars dans la messagerie partagée entre l’école et les familles. « Chers parents, suite à de nombreuses questions des enfants, j’ai décidé d’aborder le sujet de la guerre en Ukraine en classe cet après-midi. [...]

Dans un premier temps, nous avons localisé l’Ukraine, la Russie et la France sur une carte d’Europe. Ensuite, nous avons précisé les raisons pour lesquelles le président russe souhaite contrôler le territoire ukrainien. Nous avons présenté succinctement Vladimir Poutine. Enfin, les enfants ont pu poser des questions et parler de leurs peurs éventuelles.

Les deux principales questions étaient : Est-ce que la France va entrer en guerre ? Est-ce vrai que les papas ukrainiens sont obligés d’aller faire la guerre ? [...] Pendant cette séance, beaucoup d’enfants ont témoigné de leur angoisse face à ce conflit. Des élèves ont affirmé avoir vu des images de cette guerre, notamment celles des journaux télévisés. Certain-e-s nous ont dit qu’ils-elles auraient préféré ne pas les voir.

Voici des ressources destinées aux enfants qui permettent d’aborder ce conflit, à leur niveau : https://www.1jour1actu.com/enseignants/des-ressources-pedagogiques-pour-expliquer-la-guerre-en-ukraine-a-vos-eleves [...] ».

C’est donc vers le site du magazine des 8-12 ans de Milan Presse, éditeur de presse laïque, racheté par Bayard en 2004, que cette enseignante a choisi d’aiguiller les parents. Celui-ci met gratuitement des ressources à disposition des enseignants. Donner des outils pédagogiques, c’est l’une des missions de la presse jeunesse. Surtout celle qui cible les élèves du primaire. À partir du collège, les professeurs d’histoire-géographie prendront le relais. À l’école, dans la cour de récré, les enfants échangent beaucoup d’informations. « Huit ans, explique Camille Laurans, rédactrice en chef d’1jour1actu, c’est l’âge où les enfants sortent de l’égocentrisme de la petite enfance. Ils regardent un peu plus loin que leur propre famille, ils ont envie de participer au monde des grands, de briller aussi. Ils prennent des bribes d’informations, des mots et recomposent une histoire avec ça. Un peu comme quand on leur lisait un livre le soir, ils se racontent des choses qui mêlent leur imaginaire, leur fantasmagorie… et ça peut être encore plus trash que la réalité ! » D’où l’intérêt de les écouter raconter ce qu’ils ont compris pour mieux revenir aux faits. Le factuel, rien de tel. Encore faut-il avoir les idées claires et ne pas être soi-même, parents ou enseignants, submergés par l’émotion.

Partir des questions des enfants

Les éditeurs de presse jeunesse magazine ont appris à se saisir de la grande actu pour parler aux plus jeunes. Tout a commencé en 2001, avec les attentats du 11 septembre. Puis il y a eu la tuerie de Charlie Hebdo, les attentats du 13 novembre 2015, l’assassinat de Samuel Paty… « Les adultes qui n’avaient pas toujours conscience de la nécessité de parler d’actualité aux enfants ont compris, surtout depuis Charlie, qu’il fallait le faire », reprend Camille Laurans. Or, ce n’est pas si simple. On veut les protéger, on craint de trop en dire. Et comment le dire ? « Si l’on se tait, on laisse la place aux fantasmes. Donc il faut y aller. En partant de leurs questions. Et pas de celles qu’ils ne se posent pas ».

Chez Milan Presse, le lectorat se compose à parts égales des familles et des enseignants. Le site 1jour1actu, actualisé au quotidien, propose un espace enfant et un espace enseignant, avec des fiches thématiques et des parcours pédagogiques. L’hebdo papier (20 000 abonnés) fait cinq pages et se déplie en format poster « très apprécié », d’après l’éditeur jeunesse. La vidéo tri-hebdomadaire « 1jour1question », réalisée par le dessinateur de presse Jacques Azam en partenariat avec France Télévisons en est, elle, à sa neuvième saison. Point commun à tous ces supports : garder comme point de départ les questions des enfants.

Milan Presse en a collecté des centaines dès les premiers jours de l’attaque russe. « Si la Russie s’en prend à la France, est-ce qu’on devra partir nous aussi ? » « Pourquoi on ne tue pas Poutine ? », etc. Chaque question peut devenir un angle d’article. La rédaction en chef doit trancher : par laquelle commencer, et comment la traiter ? Quel support est le plus pertinent, écrit, carte ou vidéo ?

Poser les bases

Dans le secteur hyperdynamique de la presse jeunesse, trois grands éditeurs, partenaires pédagogiques des enseignants et des parents, se démarquent et s’observent. Le Petit quotidien (40 000 abonnés, Play bac), qui s’adresse au 6-10 ans, a produit en deux semaines cinq numéros sur la guerre en Ukraine. Le premier a posé les bases : vocabulaire, protagonistes, géographie à travers des cartes de l’Union européenne et de l’OTAN. Ici aussi, le point de départ, c’est le questionnement des enfants. Le journal les a donc encouragés à poser leurs questions, pour être en prise directe avec leurs interrogations. « L’angoisse d’une troisième guerre mondiale s’est très vite manifestée, et ça a été le numéro le plus difficile à réaliser car la thématique de fond est dure », raconte Pauline Leroy, la rédactrice en chef. Et le niveau d’angoisse des adultes, assez élevé. Le troisième numéro a parlé de la vie quotidienne en temps de guerre ; le quatrième de paix et le cinquième était composé de témoignages d’enfants réfugiés à Bucarest. « Choisir de traiter de la guerre est à double tranchant, poursuit Pauline Leroy. Des parents nous remercient, d’autres nous racontent qu’ils ont subtilisé les numéros pour ne pas effrayer leurs enfants… Nous devons équilibrer nos sujets, donner des clés pour limiter le sentiment d’impuissance ». Dans un quotidien, il faut réagir vite, pas le temps de tergiverser. Dessins, photos, phrases courtes, c’est la technique habituelle quand on s’adresse aux enfants. Mais pour ces numéros-là, « chaque mot a été est pesé, relu avec une attention décuplée ».

Astrapi (80 000 abonnés, Bayard), le titre phare sur la tranche d’âge des 7-11 ans, n’a pas fait sa une sur l’Ukraine. Le numéro du 15 mars propose une courte demi-page d’actu : « Que se passe-t-il en Ukraine ? ». Le magazine serait-il frileux face aux sujets délicats ? « Les délais de bouclage de cette parution bimensuelle risquent de rendre les contenus d’actualité très vite obsolètes », explique Delphine Saulière, directrice des publics de moins de 12 ans. Le site Bayard-jeunesse.com et la plateforme Bayam prennent alors le relais. Une « task force » de cinq-six personnes, « très portées sur l’actu, avec un fort tropisme international », a été montée pour pouvoir réagir au quart de tour. L’arrivée de Jean-Yves Dana, chef du service Monde à La Croix (et passé un temps par Okapi) dans cette cellule est tombée à point nommé pour décrypter la guerre en Ukraïne. Les archives du titre Images Doc (8-12 ans) ont également été mises à contribution, en revenant sur l’histoire, les bases du conflit, des cartes pour se repérer.

Les newsletters du groupe Bayard (Bayard-jeunesse.com + Bayam) comptent à elles deux quelque 500 000 abonnés. Celle de Bayam en date du 11 mars, titrée « Comment parler de la guerre aux enfants ? » relayait conseils aux parents, aux enseignants, invitait à écouter en famille le podcast Salut l’info ! à destination des enfants et coproduit avec la radio France Info, et à lire des interviews de pédopsychiatres sur le blog de Bayam Des contenus denses, multiformes.

Tiers-lieu

Prudent sur ses positions politiques, le groupe catholique s’est pourtant emparé, via le numérique, de plusieurs grands sujets de société, comme l’inceste, la mort, les migrants. « Nous sommes une sorte de tiers-lieu entre la famille et l’école, explique Damien Giard, directeur du numérique jeunesse. Nous jouons un rôle de soutien à la parentalité. Mais notre patron, c’est l’enfant. Nous faisons en sorte que des discussions s’enclenchent entre les parents et les enfants, qu’ils puisent verbaliser ce qu’ils ressentent. La guerre, le féminisme, l’écologie sont parfois considérés comme des sujets clivants par les parents, ils sont pourtant dans le champ des enfants. On ne peut pas les mettre sous le tapis. À nous de donner des clés pour engager le dialogue ».

Expliquer la guerre n’est pas une mince affaire. Transversal, à cheval sur plusieurs temporalités, le groupe Bayard détient un impressionnant éventail de propositions. Et des titres qui se font parfois concurrence. Les équipes de Milan Jeunesse sont toujours basées à Toulouse et ne croisent quasiment jamais celles de Bayard. Seules les directions générales se parlent, les lignes éditoriales elles sont bien distinctes. Mais si la guerre des titres existe bel et bien, de Playbac à Bayard via Milan presse, c’est la même attention portée au moral des enfants.

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