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© Crédits photo : Studio Canal.

StudioCanal, la première major européenne ?

Filiale du groupe Canal+, StudioCanal affiche une ambition internationale, dans la production et la distribution. Assiste-t-on enfin à l’avènement d’un modèle original : une vraie major européenne ?

Temps de lecture : 6 min

À la différence des États-Unis, l’Europe ne possède pas de producteur puissant, capable de réunir de très grosses sommes d’argent sur des projets d’envergure internationale et d’assurer une distribution et une promotion marketing massives. Si quelques producteurs tentent aujourd’hui de créer de gros projets internationaux, comme EuropaCorp avec la série Taken ou StudioCanal avec NonStop (deux films avec l’acteur irlandais Liam Neeson), ce ne sont pas les premiers acteurs européens qui cherchent à atteindre cette masse critique : Alexander Korda et J. Arthur Rank ont essayé avant eux dans les années 1940, autour des studios Pinewood notamment, puis Polygram Filmed Entertainment dans les années 1980. Alors qu’EuropaCorp tend plutôt à faire du cinéma à l’américaine depuis la France à destination du marché international (les franchises Taken et Le Transporteur…), StudioCanal joue plutôt la carte du cinéma indépendant de qualité, à moyen et gros budgets moyens, passant généralement par des coproductions européennes. L’ouverture de filiales du studio au Royaume-Uni et en Allemagne consacre cette stratégie. Alors, serait-ce là enfin l’avènement d’une vraie major européenne ?

Un puissant partenaire de coproduction

StudioCanal, filiale du groupe Canal +, est une société de production et de distribution de films fondée en France en 1988 par Pierre Lescure sous le nom de Canal+ Production, avant de prendre le nom de StudioCanal en 2000. Elle atteint en 2013 un chiffre d’affaire de 473 millions d’euros, se plaçant parmi les leaders de l’industrie cinématographique française aux côtés de Pathé, Gaumont et EuropaCorp (aux chiffres d’affaires respectifs de 836 millions d'euros, 105 millions d'euros et 185 millions d'euros en 2012, avec des périmètres d’activité et des modèles économiques bien différents). Présidé depuis 2007 par Olivier Courson, StudioCanal coproduit à l’origine des films essentiellement destinés au marché français, comme Jeux d’enfant (Samuell, 2003), Fauteuils d’Orchestre (Thompson, 2005) ou encore Paris (Klapish, 2007), en moyenne à hauteur d’une douzaine de projets par an. Si StudioCanal n’est que coproducteur de ces films et ne joue que très rarement le rôle de producteur délégué, son rapport n’est pas uniquement financier : les projets sélectionnés sont discutés et accompagnés dès l’écriture et le développement. Rodolphe Buet, PDG de StudioCanal Germany, affirme ainsi : « En réalité, nous ne faisons que financer et distribuer les films produits par d’autres. Nous soutenons 4 à 7 producteurs talentueux, avec lesquels nous avons une vraie collaboration artistique, mais il ne s’agit plus de produire directement. Paddington par exemple est 100 % financé et distribué à l’international par nos équipes ou des partenaires, mais est produit par HeyDay Films (de David Heyman, le producteur d’Harry Potter). StudioCanal est un acteur puissant, qui représente environ 30 % du marché international de la distribution. Donc nous pouvons atteindre des mécanismes de préfinancement sains et nous nous prévalons d’une culture internationale, qui donne de la valeur au projet ».

L’exploitation française et internationale d’un large catalogue de films

StudioCanal gère aussi les droits d’exploitation d’un large catalogue de films français et internationaux. La constitution de ce catalogue s’est faite par le rachat successif de catalogues français et étrangers, notamment celui de De Laurentiis Entertainment Group en 1994, puis celui de Carloco Picture en 1996. Le catalogue compte aujourd’hui plus de 5 000 titres, de toutes nationalités et époques, faisant de StudioCanal un des plus importants distributeurs au monde. Le studio gère notamment les droits de Voyage au bout de l’enfer (Cimino, 1978), de Basic Instinct (Verhoeven, 1992) et de Mulholland Drive (Lynch, 2001). Des partenariats ont également étés noués avec des distributeurs américains : StudioCanal exploite le catalogue de Miramax en Europe (Pulp Fiction, Trainspotting, Shakespeare in Love…), tandis que Lionsgate s’occupe de celui de StudioCanal aux États-Unis. L’exploitation de la vente des droits de ces films sur les différentes plateformes (télévision, DVD, VOD et SVOD) assure des revenus réguliers et prévisibles (puisque le succès du film a déjà été donné par sa sortie en salle) et donc une certaine stabilité à l’entreprise.

L’internationalisation par la distribution…

StudioCanal commence son internationalisation en 2006 avec l’ouverture d’une filiale de distribution au Royaume-Uni grâce au rachat d’Optimum Releasing (devenu StudioCanal Uk en 2013), et poursuit le mouvement en 2008 par le rachat du distributeur allemand Kinowelt pour 70 millions d’euros. Enfin, StudioCanal opère depuis juillet 2012 en Australie et en Nouvelle-Zélande grâce à l’acquisition de Hoyts Distribution. Cette expansion géographique permet à la société d’accéder de manière privilégiée à des marchés dynamiques de taille moyenne - ce qui n’empêche pas d’autres territoires de compter dans les résultats du groupe : d’après Rodolphe Buet, « il faut aussi compter sur de nouveaux marchés : la Corée du Sud en particulier, le Japon dont le marché se revigore un peu, et de plus en plus la Chine ». Selon Olivier Courson (dans un entretien à Stratégies en 2012), cela correspond à la stratégie du groupe de lancer sur ces trois grands marchés européens des films indépendants dont ils détiennent tous les droits : « Nous avons notre propre politique de distribution sur un marché très large avec un mix de distribution directe en France, Allemagne et Royaume-Uni, où l'on exploite nous-mêmes les droits en salles, vidéo, TV et nouveaux médias, et de ventes à des distributeurs de films dans le reste du monde. »

… couplée à une internationalisation de la production

Après avoir commencé par distribuer ses films dans ces pays, le studio mise sur la production, notamment avec le support financier d’Anton Capital Entertainment, un fonds américain basé au Luxembourg qui investit sur les productions internationales telles que Tinker Tailor Soldier Spy, produit par StudioCanal et Working Title, réalisé par le Suédois Tomas Alfredson avec des acteurs britanniques (Gary Oldman, Colin Firth, Tom Hardy) pour un budget de 30 millions de dollars. Avec l’internationalisation du groupe, le line-up(1) est désormais articulé autour de quatre axes : le cinéma indépendant international (Tinker Tailor Soldier Spy, Inside Llewyn Davis), le cinéma familial (Sammy 2), le cinéma de genre de qualité (The Last Exorcist) et la production locale évènementielle (les comédies notamment). StudioCanal est d’ores et déjà investi sur de plus gros projets, comme l’adaptation du célèbre livre pour enfant Paddington pour un budget de 38,5 millions d’euros (avec Colin Firth et Nicole Kidman dans les rôles principaux). En s’appuyant sur des genres bien identifiés (le film d’espionnage, le film pour enfants…), StudioCanal peut ainsi prétendre atteindre les principaux marchés européens et extra-européens. Mais les films produits ne sont pas seulement portés par des réalisateurs européens : des réalisateurs indépendants américains, comme David Cronenberg (A Dangerous Method) ou les frères Cohen (Inside Lewin Davis) sont aussi soutenus par le studio. Pour les années à venir, la tendance est accentuée avec l’entrée en production de plusieurs projets internationaux, tels que MacBeth, en coproduction avec Film4, réalisé par Justin Kurzel avec Michael Fassbender et Marion Cotillard, Shaun le Mouton, par les studios Aardman (Wallace et Gromit), ou encore une nouvelle adaptation d’un roman de John LeCarré, Our Kind of Traitor en coproduction avec Film4 et The Ink Factory. Cette nouvelle stratégie semble réussie : tandis que Indigènes, le plus gros succès de StudioCanal en 2006, avait engrangé 22 millions de dollars  (dont 20 millions en France) pour un budget de 19 millions de dollars, et que Fauteuils d’Orchestre avait réuni 17 millions de dollars (dont 12 millions  en France) pour un budget de 11 millions de dollars, Tinker Taylor Soldier Spy, porté aux États-Unis par Focus Features, a rapporté 80 millions de dollars en 2011 (dont 24 millions aux États-Unis, 22 millions au Royaume-Uni et 5 millions en France) pour un budget de 20 millions de dollars. L’organisation de ce processus de production internationale est original : « Nous ne sommes pas vraiment décentralisés, mais ce n’est pas non plus une logique top-down comme aux États-Unis. En fait, les filiales ont une autonomie dans l’exploitation, mais pour la production elles collaborent entre elles, elles ont des contacts hebdomadaires et sont totalement impliquées dans le processus. Il faut évidemment que les projets aient une assise européenne suffisamment forte en termes de marché, et cela passe bien sûr par des estimations de ces trois principaux territoires. Pour d’autres projets, comme NonStop avec Liam Neeson, les États-Unis font totalement partie de la stratégie. Le choix de la territorialité du film vient vraiment du projet lui-même et de son mode de financement. Nous avons en ce moment un projet anglo-allemand, produit, financé et filmé en Allemagne, dont le sujet est international », rappelle Rodolphe Buet.

L’entrée dans l’économie de la série télévisée

En quête de rentabilité et d’équilibre stratégique, StudioCanal entre aussi dans l’économie de la série télévisée et diversifie ses débouchés territoriaux. Le studio a ainsi racheté Tandem Communication, un producteur allemand de séries télévisées (Les Piliers de la Terre) pour développer des séries de rang international pour Canal+ notamment, à la recherche de contenus originaux (mais pas seulement : Tandem a aussi développé la série Crossing Lines pour TF1). Plus récemment, StudioCanal a racheté RED Production Company, qui a produit les séries Hit and Miss (avec l’actrice Chloé Sevigny) et Last Tanggo in Halifax avec la BBC. Pour Rodolphe Buet, si la stratégie est aussi européenne, le processus de production est différent : « Dans l’économie série le modèle est très différent du cinéma, il faut véritablement produire les programmes, et non pas les faire produire. Par la suite, les séries qui font sens pour Canal+ sont diffusées par la chaîne, mais ce n’est pas le cas de toutes ! ».
 
La stratégie d’expansion européenne de StudioCanal, qui passe à la fois par la production et la distribution, constitue un modèle original en Europe et le centre de la stratégie de croissance du studio. En s’appuyant sur l’expertise de partenaires internationaux et en intégrant les marchés étrangers à l’économie de sa production, le studio change d’échelle et se dote d’une véritable ambition internationale.
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