Illustration d'Alice Durand sur laquelle plusieurs personnes sont représentées au cours d'une journée, chacun et chacune réalisant une activité liée à la consommation d'un média. Au centre, on voit le coronavirus SARS-CoV2

© Crédits photo : La Revue des médias. Illustration : Alice Durand.

Le confinement n’a pas révolutionné l’espace public numérique, mais il a accéléré sa transformation

Le confinement a fait exploser la consultation de médias, permettant à ces derniers de battre des records d’audience. Mais loin d’avoir révolutionné les usages médiatiques ou socio-numériques, la pandémie a plutôt accentué les mutations à l’œuvre de l’espace public en ligne.

Temps de lecture : 23 min

Pendant la période de confinement, sans possibilité d’interaction physique collective, les citoyens n’ont pu s’informer et s’exprimer que par le biais des médias à disposition dans leur foyer. Plus qu’un bouleversement radical des modalités d’accès à l’information et de débat public — l’un des domaines de la vie sociale affecté par cette séquence —, le confinement a entraîné une accélération des mutations déjà à l’œuvre. Isolement physique, temps disponible, actualité dense et enjeux complexes : tous les ingrédients étaient en place pour intensifier le processus de transformation de l’espace public.

Les deux dimensions fondamentales de transformation de l’espace public

Deux dimensions sont primordiales pour comprendre la nature de cette transformation : la première est la centralité acquise par l’Internet, qui se situe désormais au cœur des pratiques informationnelles et du débat public. Dans les espaces numériques (sites d’information, réseaux socio-numériques, plateformes de diffusion de contenu, forums divers, etc.), l’essentiel de la production symbolique et intellectuelle se transforme en une suite d’octets, fait l’objet de traitements algorithmiques incessants et circule à travers les réseaux de télécommunications pour être finalement accessible sur des millions d’appareils auprès d’un large public. Cet espace public numérique, avec ses propres caractéristiques sociotechniques et économiques, constitue ainsi une vaste arène où se joue en partie la hiérarchisation et le cadrage des faits politiques, et participe à notre représentation du monde et des enjeux qui le traversent.

Deuxième dimension : la composante numérique de l’espace public en mutation est à la fois transnationale, fragmentée et agonistique, comme le démontre à nouveau la crise pandémique. Transnationale (1), parce que les informations circulent à l’échelle du monde à grande vitesse : ainsi une déclaration de Donald Trump ou une décision des autorités chinoises peut avoir des répercussions directes et immédiates dans le débat public français. Des acteurs divers, comme des États, des organisations politiques ou des entreprises privées peuvent facilement s’immiscer dans les affaires internes d’un pays pour tenter de le déstabiliser à travers ce que l’on appelle désormais des « guerres de l’information ». De même que les mouvements sociaux et les modes d’action militants peuvent se répandre très rapidement d’un espace géographique à l’autre.

Fragmentée parce que, contrairement aux médias traditionnels peu nombreux et relativement homogènes d’un point de vue sociopolitique, les médias numériques sont à la fois pléthoriques et très divers, mêlant sans cesse le privé et le public, l’intime et le politique(2). Certes, l’espace public numérique se compose des lieux centraux comme les sites des grands médias qui agrègent l’attention des millions de personnes chaque jour et font l’objet d’une régulation politico-économique. Mais il inclut également des acteurs périphériques de taille et de nature variées, souvent éphémères, qui expriment des points de vue marginaux et contre-hégémoniques. Si leur portée est faible, ceux-ci, à l’image des « gilets jaunes » dans la séquence antérieure ou du professeur Raoult dans la conjoncture actuelle, peuvent parfois acquérir une forte visibilité, voire se placer au cœur du débat public.

L’espace médiatique en ligne se structure ainsi dans une forme d’opposition entre le centre, constitué des sites d’information à large audience issus de la presse nationale et, dans une moindre mesure, de l’audiovisuel, et la périphérie, composée d’une multitude de sites de niche ou engagés dont le positionnement politique varie, mais qui partagent une volonté de mettre en cause l’ordre établi.

La sphère numérique est un terrain de lutte où s’affrontent des multiples acteurs qui tentent d’imposer leur interprétation du monde par tous les moyens.

Enfin, l’espace public numérique est agonistique, car opposé à la norme délibérative de la démocratie libérale (3). Loin de l’idéal type habermassien d’un « marché des idées » où se formerait un « consensus démocratique » à travers la confrontation d’arguments rationnels, la sphère numérique est un terrain de lutte où s’affrontent des multiples acteurs qui tentent d’imposer leur interprétation du monde par tous les moyens. Se joue ainsi en ligne une bataille pour l’hégémonie culturelle et politique entre des points de vue contradictoires, et souvent incompatibles, qui mobilisent toutes les ressources symboliques, techniques et économiques à disposition.

À côté des avis autorisés, car issus des instances officielles, et des informations considérées comme fiables, car produites par des journalistes et des médias professionnels, on trouve dans ce vaste espace public numérique des rumeurs, des tentatives de désinformation organisées, de la propagande politique, des campagnes publicitaires qui exploitent en masse des données personnelles, mais aussi des points de vue engagés et des visions du monde qui se dressent contre ce qu’ils considèrent être l’idéologie dominante ou en défense des groupes minoritaires et opprimés.

Ce sont toutes ces tendances que la crise pandémique exacerbe et révèle, plus qu’elle ne révolutionne la situation.

Explosion record de la consultation d’information en ligne

Le dimanche 15 mars, avant veille du début du confinement qui coïncidait également avec le premier tour des élections municipales, la fréquentation des sites d’information français a quasiment triplé comparée à la moyenne des mois précédents, pour atteindre 170 millions de visites. Le lendemain, jour de l’annonce du confinement par Emmanuel Macron, le trafic des sites a bondi de 160 % par rapport aux lundis des mois précédents, et la consultation des applications de certains médias d’information en continu comme BFM TV et franceinfo: a été multipliée quasiment par cinq.

Au total, entre le 15 et le 16 mars, ce sont plus de 335 millions de visites tout support confondu qui ont été effectuées en 48 heures — un record absolu. La comparaison avec un autre événement exceptionnel donne une idée de l’échelle du saut quantitatif : pendant le mois de novembre 2015, au moment des attentats meurtriers à Paris, le trafic total des dix premiers sites d’information généralistes a atteint 693 millions de visites, dont 40 % depuis un appareil mobile. Lors du mois de mars 2020, ce chiffre a plus que doublé, s’élevant à 1,5 milliard de visites, dont 80 % depuis un appareil mobile. Cette augmentation s’est atténuée en avril, mais la fréquentation est restée à des niveaux très élevées pendant plusieurs semaines.

Source : ACPM/OJD.

Le même phénomène a été observé dans tous les pays qui ont instauré un confinement pour faire face à la pandémie de Covid-19. Aux États-Unis, la fréquentation des sites d’information a augmenté de 68 % entre la semaine du 17 février et celle du 16 mars 2020, et le temps passé sur ces sites s’est accru de 46 %. L’augmentation de la fréquentation pour les sites d’information locale a été encore plus forte (de l’ordre de 90 %) du fait des personnes qui cherchaient à s’informer des conséquences de la pandémie sur leur environnement immédiat et leur vie quotidienne. Certains parmi les sites les plus prestigieux de la presse en ligne étatsunienne, comme le New York Times, le Los Angeles Times et le Wall Street Journal, ont doublé leur audience en quelques jours. En Italie et en Espagne, pays les plus durement frappés à ce moment-là par la crise sanitaire, le trafic des sites d’information a augmenté respectivement de 125 % et de 87 % (105 % et 158 % pour l’information locale) sur la même période.

Il est intéressant d’observer que la temporalité de cette augmentation de la consultation, ainsi que l’évolution du nombre d’articles produits sur le sujet, sont corrélées à l’avancée de l’épidémie dans chaque pays et à la prise des mesures de confinement afférents. On observe trois temps : d’abord un faible traitement des sujets liés au Covid-19 en tant qu’actualité étrangère focalisée sur la Chine jusqu’à la mi-janvier ; puis une augmentation de la couverture, ainsi que de l’audience le mois suivant, avec la découverte des premiers cas locaux ; enfin, une explosion à partir de la mi-février en Italie, les autres pays suivant peu après.

Pourcentage d’articles publiés mentionnant Covid-19. Source : MediaCloud.
Nombre de visites sur les principaux sites d’information Source : ComScore.

Ce phénomène de pic spectaculaire, durable et mondial de l’audience des sites d’information n’a qu’un seul précédent dans l’histoire : celui des attentats du 11 septembre 2001(4). À l’époque, le trafic en ligne de CNN avait augmenté de 680 % en vingt-quatre heures pour atteindre 12 millions de visiteurs, celui de MSNBC de 236 % et celui du Washington Post de 225 %. En France, le 11 septembre a créé un tel engouement pour l’information en ligne que de nombreux sites n’ont pas supporté l’augmentation soudaine du trafic et ont donc été hors service dans les heures qui ont suivi les attentats. Et cet engouement mondial a continué durant plusieurs semaines.

C’est à la suite des attentats du 11 septembre 2001 que la pénétration du secteur du journalisme par des logiques algorithmiques a commencé

 

Cette période avait eu des profondes répercussions à la fois sur les usages du public — ils se sont intensifiés et diversifiés —, et sur l’offre de l’information en ligne — renforcée et enrichie, puisque les organisations médiatiques y ont alors massivement investi. C’est aussi à la suite des attentats du 11 septembre 2001 que la pénétration du secteur du journalisme par des logiques algorithmiques a commencé, avec le lancement de Google News en 2002(5) faisant naître un problème fondamental : celui de l’organisation algorithmique de l’actualité. On peut raisonnablement émettre l’hypothèse que le confinement aura également des effets structurels sur l’espace public numérique.

Une télévision en mutation mais toujours au cœur des pratiques du grand public

Un autre point commun entre la pandémie du Covid-19 et les attentats du 11 septembre est la place centrale de la télévision, qui demeure au cœur des habitudes quotidiennes du public a fortiori en temps de crise. Ainsi, l’allocution d’Emmanuel Macron du 16 mars a été suivie par 96 % des téléspectateurs ce soir-là, soit plus de 35 millions de Français — un record absolu depuis la création du médiamat. Le temps moyen consacré à la télévision a explosé passant de 3 heures 45 il y a un an à 4 heures 29 en mars 2020, soit son plus haut niveau historique. En proportion, l’augmentation a été encore plus spectaculaire chez les jeunes de 15 à 24 ans, traditionnellement réfractaires au média : leur consommation a augmenté de quasiment un tiers, passant de 1 heure 03 par jour en moyenne à 1 heure 29.

Les plus grands bénéficiaires ont été les journaux télévisés et les chaines d’information en continu. Pendant la première semaine du confinement, chaque soir 15 à 20 millions de Français ont suivi les JT de TF1 et France 2, un format que paraissait pourtant anachronique. BFM TV et CNews ont vu leur audience quasiment doubler pour atteindre respectivement 4,1 % et 1,4 % de parts de marché. Quant à LCI, elle a gagné 50 % d’audience supplémentaire (1,5 % de parts de marché).

La même tendance se retrouve partout dans le monde, et notamment dans les pays qui ont mis en place des mesures de confinement. En Italie, la durée moyenne d’écoute de la télévision est passée de 4 heures 57 début mars à 6 heures 10 trois semaines plus tard. Le record absolu parmi les pays mesurés par Nielsen est détenu par les Serbes, qui ont atteint en moyenne une écoute de 7 heures 45 par jour la semaine du 23 mars.

La durée moyenne d’écoute de la TV en Italie. Source : Nielsen.

Phénomène identique aux États-Unis, où l'audience de la télévision a augmenté de 73 % dans la semaine du 16 au 20 mars comparée à la même période en 2019, et a même doublé en journée. Les grands bénéficiaires y ont été également les chaines d’information en continu et surtout les journaux télévisés du soir des grands networks (ABC, NBS et CBS) : à elles trois, ces émissions ont attiré cette semaine-là 32,2 millions de téléspectateurs par jour en moyenne — une augmentation de 42 % sur un an.

Au Royaume-Uni, l’allocution télévisée de Boris Johnson du 18 mars a été regardée par 10 millions de téléspectateurs, alors que le journal télévisé de 18 h de la BBC a quant à lui atteint neuf millions de personnes le même jour, ce qui constitue son score le plus haut depuis 12 ans.

Cependant, la consommation des programmes de télévision a beaucoup évolué ces dernières années. Elle est de plus en plus caractérisée par la délinéarisation du flux de programmes et par la multiplication des écrans. Ainsi, en 2019, 7,8 millions de Français ont regardé des programmes en replay chaque jour, une augmentation de 13 % par rapport à 2017. Quelque 4,3 millions de Français ont regardé quotidiennement des programmes sur un ordinateur, une tablette ou encore un smartphone durant 1 heure 58 en moyenne chacun, soit 55 % de plus en un an — une augmentation spectaculaire. Par ailleurs, les plateformes de streaming VoD ont rassemblé 4,5 millions d’utilisateurs quotidiens en France.

Et si l’écran de télévision occupe toujours une place centrale dans la vie des foyers, il est de plus en plus concurrencé par d’autres appareils numériques. La consommation des programmes de télévision s’accompagne souvent de l’utilisation simultanée d’un autre support numérique. Aux États-Unis, 45 % de personnes interrogées disent utiliser « toujours » ou « très souvent » un smartphone, une tablette ou un ordinateur en même temps qu’ils regardent la télévision, 71 % qu’ils cherchent du contenu et 28 % qu’ils postent de messages sur les médias sociaux en lien avec le programme regardé.

 

Si la télévision demeure au cœur des pratiques du grand public, le centre de gravité des consommations médiatiques s’est d’ores et déjà déplacé

Par conséquent, plutôt qu’à la « fin de la télévision » (6), nous assistons à une mutation profonde des médias audiovisuels et de leurs usages, caractérisés par une imbrication de plus en plus forte avec des dispositifs numériques de diffusion, d’échange et de commentaire. Si la télévision demeure, notamment lors de grands événements, au cœur des pratiques du grand public, le centre de gravité des consommations médiatiques s’est d’ores et déjà déplacé. La télévision reste pour 48 % des Français le premier moyen d’information sur l’actualité nationale ou internationale, mais cette préférence est en baisse depuis plusieurs années (-7 points en cinq ans). Ceci d’autant plus que la télévision est perçue par une part croissante de la population comme un média à faible crédibilité. Ainsi, 40 % seulement des personnes interrogées pensent que « les choses se sont passées vraiment ou à peu près comme la télévision les a raconté ». Ce manque de confiance est lié à l’idée très fortement ancrée que les journalistes sont dépendants du pouvoir économique (61 %) et du pouvoir politique (68 %) — un sentiment exacerbé en temps de crise. Le bureau du syndicat national des journalistes (SNJ) de France Télévisions a même mis en garde, dans un communiqué, contre les risques de « crash éditorial », dénonçant des JT devenus « un interminable défilé de ministres et responsables politiques [au] discours unique et formaté, relayant la communication gouvernementale ».

Les réseaux socio-numériques, lieux d’usages multiples

C’est sur les réseaux socio-numériques que les Français commentent, entre autres, les informations qu’ils consomment. Ils sont 60 % à s’y connecter quotidiennement, ce qui en fait l’usage principal de l’Internet. Or, ces services constituent par excellence des lieux où s’entremêlent des pratiques d’ordre privé (via messagerie instantanée), semi-privé (échanges dans le cercle amical et familial) et public (micro-blogging). Ce sont aussi des espaces sociotechniques qui se prêtent à la fois au divertissement, au débat sociétal et au commentaire politique.

En France, Facebook incarne le mieux cette pluralité des usages, car il touche, davantage que Twitter, l’ensemble de couches sociales et des classes d’âge. En 2019, 24 millions de Français se sont connectés ainsi chaque jour sur Facebook, soit 1,7 million de plus qu'en 2018. Ils sont 14 millions à consulter quotidiennement Snapchat, soit un bond de 5,8 millions d'utilisateurs en un an. Sur la même période, Instagram est passé de 7,3 millions de visiteurs par jour à 11,5 millions.

La crise pandémique n’a fait qu’intensifier ces pratiques quotidiennes. Selon Mark Zuckerberg, l’afflux d’utilisation des différentes applications et services pendant le confinement a été sans précèdent dans l’histoire de son entreprise. En mars 2020, Facebook a connu une augmentation de plus de 50 % de l’utilisation de ses services de messagerie et d’appel vidéo (WhatsApp, Messenger et Instagram) dans les pays sous confinement. En Italie, le temps passé dans ces différentes applications a augmenté de 70 %, et de plus 1 000 % pour les appels de groupe (plus de trois personnes).

Source : Facebook.

De son côté, Twitter a vu le nombre de ses utilisateurs quotidiens augmenter de 8 % entre le dernier trimestre de 2019 et le premier trimestre 2020 (+ 23 % sur un an), en grande partie en raison de la pandémie. La plateforme de forums de discussion Reddit a quant à elle connu un accroissement de 20 % de l’utilisation de sa messagerie, et des augmentations de fréquentation de ses forums thématiques liés à l’actualité allant de 20 à 50 %.

L’activité a également connu un pic considérable au sein des services davantage tournés vers le divertissement comme Instagram, qui a vu une augmentation de l’audience des posts sponsorisés de 22 % entre le dernier trimestre de 2019 et le premier trimestre 2020, et TikTok, qui a connu une augmentation du même ordre entre février et mars. Afin de faire face à l’accroissement exponentiel de la consommation de bande passante, YouTube a quant à lui décidé de réduire la qualité de ses vidéos dans le monde entier. En effet, la période aura aussi vu l’explosion de contenus générés par des utilisateurs (user generated content), avec une prédominance des formats vidéo dans lesquels les internautes ont déployé des trésors de créativité pour s’exprimer, partager, communiquer et tromper l’ennui.

Contrairement à la télévision, l’Internet est, lui, sur une dynamique ascendante en tant que média d’information depuis plusieurs années : en 2019, 63 % des Français ont déclaré s’informer en ligne (+5 points par rapport à 2016), Internet fait également office de source d’information privilégiée pour 32 % d’entre eux (+10 points en 5 ans). Par ailleurs, concernant l’accès à l’information, on observe un net effet générationnel. Si pour les plus de 35 ans la télévision reste le premier moyen d’information (56 %), les moins de 35 ans privilégient l’Internet (61 %) notamment via leur smartphone (49 %). 23 % des 12-17 ans indiquent même que les médias permettant de mieux suivre l’actualité sont les réseaux socio-numériques. Pour ceux qui s’informent en ligne, les réseaux socio-numériques constituent, avec les sites et les applications de la presse, les principales sources : 22 % les privilégient contre 25 % pour la presse en ligne.

Source : Arcep.
Source : Kantar.

Le rôle central des plateformes d’infomédiation

Le confinement a joué un rôle moteur dans l’utilisation des réseaux socio-numériques à des fins d’information. Selon un rapport interne de Facebook, cité par le New York Times, entre le 19 et le 22 mars, plus de la moitié des contenus d’actualité consultés au sein de la plateforme depuis les États-Unis concernaient la pandémie de Covid-19. Plus de 90 % de clics sur ce type de contenu provenaient des utilisateurs que Facebook qualifie de « Power News Consumers » et « Power News Discussers » à savoir des personnes qui lisent et qui commentent beaucoup plus que l’utilisateur moyen. Facebook a renforcé ainsi sa position d’infomédiaire central qui redistribue du trafic massivement vers les sites d’information : durant les deux premières semaines de mars, le Washington Post a reçu plus du double de visites depuis Facebook qu’en février (+119 %), et ce pourcentage est de 160 % pour NBC News et de 180 % pour le New York Times.

Or, l’envergure de ce trafic dépend d’un indice appelé NEQ (news ecosystem quality) que Facebook attribue aux éditeurs, dont le calcul est complètement opaque, et qui classe les grandes organisations médiatiques mainstream tout en haut de la liste. Le même rapport mentionne explicitement que Facebook pousse, à travers ses algorithmes, les utilisateurs les plus influents à consulter davantage les sources bien notées de manière à diffuser des informations « crédibles » sur la pandémie en faisant apparaître ces contenus plus souvent dans leur fil d’actualité. Réciproquement, des éditeurs considérés comme peu fiables, comme le tabloïd britannique Daily Mirror ou le site conservateur Daily Wire, ainsi que des sources publiant peu d’informations sur le Covid-19 comme le site spécialisé dans les nouvelles technologies Mashable ou Sports Illustrated, ont connu des baisses significatives du nombre de visites reçues via Facebook.

Nous sommes donc à nouveau face à la question de l’organisation algorithmique du champ journalistique qui ne fait que se renforcer et se sophistiquer depuis la création de Google News il y a dix-huit ans.

Rumeurs, désinformation et controverses

Si Facebook met en œuvre des dispositifs algorithmiques pour augmenter la portée des informations provenant d’organisation médiatiques reconnues, c’est parce que la crise pandémique a fait exploser le nombre de rumeurs infondées et de tentatives de manipulation autour du Covid-19. Une étude a ainsi identifié 36 pages Facebook européennes considérées comme des sources de fausses nouvelles qui touchent ensemble quotidiennement plus de treize millions d’utilisateurs.

De nombreuses sources colportent, par exemple, des rumeurs selon lesquelles le virus aurait été créé artificiellement au sein de laboratoires secrets, tantôt en Chine, tantôt aux États-Unis. Comme souvent dans des cas de désinformation, les doutes sur l’origine naturelle du virus touchent davantage les personnes proches des idées réactionnaires. Plusieurs groupes d’extrême droite se sont d’ailleurs saisis de la pandémie pour avancer leur agenda à travers des campagnes de désinformation visant des groupes minoritaires (musulmans, juifs, LGBT, migrants) et appelant parfois à la violence.

En Allemagne, 36 % de personnes interrogées ont été confrontées au moins à une fausse information et notamment à la rumeur, très répandue dans ce pays, selon laquelle la consommation de cocaïne protègerait contre le virus. Même ce genre de rumeur, qui paraît plus inoffensive, comporte des risques, car les chercheurs ont constaté que les personnes qui y adhérent rechignent davantage à suivre les consignes sanitaires de protection contre le virus. Des journalistes ont même été obligés de démentir les déclarations de Donald Trump laissant entendre que l’ingestion de désinfectant pourrait guérir les malades.

De fait, la pandémie a été l’occasion de constater à nouveau, comme l’a établi le Reuters Institute de l’université d’Oxford, qu’une grande partie de ce que l’on nomme communément « fake news » provient des célébrités et des politiciens avec une importante audience sur les réseaux socio-numériques, comme le président Trump, mais aussi d’institutions tout à fait officielles comme des gouvernements et des services de sécurité étatiques qui s’adonnent à des campagnes de désinformation et de propagande coordonnées.

En France un grand nombre de rumeurs et de fausses informations ont été également répandues au sujet de la pandémie. Elles ont été recensées et démenties par des organisations médiatiques partenaires de l’institut Poynter, comme CheckNews de Libération, Les Décodeurs du Monde, l’AFP et franceinfo:. Poynter est une fondation à but non lucratif financée par des milliardaires comme Pierre Omidyar, fondateur d’eBay, a mis en place un système de certification des médias qui se présentent comme des fact-checkeurs sérieux et professionnels et qui en font la demande. Cette certification leur permet de collaborer avec Facebook, dont ils deviennent des « tiers de confiance » et des vérificateurs officiels.

Le gouvernement français, sur son site internet édité par le service d’information du gouvernement (SIG), s’est également essayé au recensement d’articles de médias présentant des informations sur la crise sanitaire jugées fiables par l’exécutif. Cette initiative, assez proche des dispositifs déployés par Facebook et Twitter, a été très fortement critiquée par les sociétés de rédaction et les médias dans leur ensemble , car ils ont jugé que ce n’est pas le rôle du gouvernement de choisir la « bonne » information, ce qui a conduit à son abandon. On voit donc se mobiliser dans ce contexte exceptionnel un ensemble d’appareillages techniques, institutionnels et politiques dans l’objectif de tracer les contours des informations qui font consensus autour de la pandémie, avec tous les problèmes que ce type d’initiative pose.

Il existe pourtant des controverses persistantes qui semblent beaucoup plus difficiles à résoudre, y compris pour les médias labellisés comme « vérificateurs de l’authenticité d’une information » par les puissantes plateformes de l’Internet et par le pouvoir politique. Le meilleur exemple est peut-être la question sur l’efficacité de la chloroquine (et de son dérivé l'hydroxychloroquine) sur les malades du Covid-19. Il s’agit d’un sujet qui a beaucoup préoccupé les Français (74 % d’un échantillon représentatif interrogé les 26 et 27 mars 2020 a évoqué le sujet avec ses proches). Or, ce sont les simples citoyens-internautes, et non les institutions, qui se sont emparés de la proposition iconoclaste du professeur Didier Raoult, infectiologue à la faculté de médecine de l’université d’Aix-Marseille, dans un contexte de mise en cause du gouvernement et des autorités sanitaires pour leur gestion de crise.

Le cas Raoult

Par le passé, Didier Raoult était déjà apparu plusieurs fois dans des médias nationaux. Mais son entrée fracassante dans l’actualité de la pandémie s’est faite par le biais de plusieurs vidéos publiées sur YouTube par le compte de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection dont il assure la direction. La première vidéo dans laquelle le Pr Raoult dédramatise le risque du Covid-19 date du 21 janvier, et a dépassé les 450 000 vues. Toutefois, c’est surtout la publication d’une vidéo intitulée « Coronavirus : vers une sortie de crise ? » le 25 février, et vue à ce jour plus de 700 000 fois, qui va déclencher un buzz monumental. On y voit Didier Raoult, mis en scène dans un amphithéâtre, livrer « un scoop » : des chercheurs chinois ont testé la chloroquine in vitro contre le virus avec des résultats positifs. Suivront plusieurs autres vidéos sur le sujet, dont cinq généreront entre un et deux millions de vues, ce qui va pousser les médias à en parler énormément, comme l’INA l’a montré, étude à l’appui.

Nombre de prononciations des termes « chloroquine » et « Raoult » sur BFM TV entre le 1er mars et le 29 mars. Source : INA.

Ce succès médiatique entraîne de très nombreuses prises de positions sur la question de l’efficacité de la chloroquine et l’opportunité de traiter les patients du Covid-19 avec cette substance. Donald Trump déclarera ainsi lors du point de presse officiel du 19 mars que la chloroquine « montre des résultats préliminaires très encourageants » et pourrait « changer la donne » face à la pandémie. Quant à Emmanuel Macron, il finira par effectuer une visite à Didier Raoult, lui conférant ainsi une légitimité, et provoquera ainsi une surexposition médiatique qui se reflète dans le pic du nombre des tweets le mentionnant le 9 avril.

Nombre de tweets incluant le terme « raoult » entre le 30 mars et le 10 avril 2020. Source : Nikos Smyrnaios - listic.irit.fr.

Les récits qui s’affrontent à ce sujet en France sont assez typiques des controverses contemporaines opposant le « peuple » aux « élites ». D’un côté, ceux qui mettent en cause la validité des affirmations de Didier Raoult sont des médecins ou des chercheurs qui mobilisent des arguments de type scientifique et technique (validité du protocole) ; mais ils sont soupçonnés, de l’autre côté, par les supporters de Didier Raoult d’être à la solde du gouvernement français et de l’industrie pharmaceutique. Ceci parce que la chloroquine est une molécule du domaine public contrairement aux autres médicaments testés contre le Covid-19 qui sont brevetés et dont la prescription éventuelle aux malades génèrerait d’importants profits pour les firmes qui les produisent.

Didier Raoult devient de ce fait pour certains une sorte de héros populaire de l’Internet en lutte contre l’« establishment parisien » et les milliardaires de l’industrie pharmaceutique pour sauver le peuple de la pandémie. Le succès de son compte Twitter nouvellement créé en atteste : celui-ci a attiré 250 000 abonnés en seulement une semaine (25 mars-1er avril). De même, le groupe Facebook ouvert « Didier Raoult Vs Coronavirus », créé le 20 mars 2020, connaît un succès considérable et a généré, sur la semaine du 23 au 29 mars, plus de partages que toutes les pages des médias traditionnels BFMTV, France Info, CNews, LCI, Le Monde et Le Figaro réunies.

La repolitisation de la pandémie

Cette polémique autour de la chloroquine et de Didier Raoult s’insère dans le contexte plus large de défiance envers les institutions (gouvernement, partis politiques, grandes entreprises, médias mainstream) qui caractérise la situation politique en France, où il a trouvé son expression spectaculaire dans le mouvement des « gilets jaunes », mais aussi plus largement celle des démocraties libérales (7)).

Cette défiance a produit très vite une lutte communicationnelle pour le cadrage des faits et l’attribution des responsabilités. En l’occurrence, cette lutte concerne les raisons qui expliquent la pandémie, la crise sanitaire et le confinement : le gouvernement a-t-il tardé à prendre les mesures adéquates ? (maintien du premier tour des élections municipales, absence de stocks de masques…) Comment expliquer la saturation rapide et les difficultés du système de santé ? Fallait-il ouvrir les écoles le 11 mai ? Comment ferons-nous face à la crise économique qui va suivre inévitablement le confinement ? Qui paiera la facture ? Et, plus fondamentalement, s’agit-il d’un problème conjoncturel ou d’une crise structurelle du système liée à la dégradation de l’environnement et au creusement des inégalités ? Et que faut-il faire ?

De manière peu surprenante, la première question est partiellement prise en charge par les médias traditionnels, notamment par la télévision, qui excelle dans cet exercice. La polémique est souvent cadrée sous l’angle de la stratégie de communication (quels sont les éléments de langage du gouvernement, comment répond-il aux critiques, etc.) ou, quand elle est portée par des journalistes politiques, elle s’apparente à la « couverture d’une course de chevaux » (horse-race journalism). Le traitement du sujet est ainsi ponctué de nombreux sondages sur l’appréciation de la gestion de la crise par les Français et sur la popularité des principales figures de l’exécutif dans un jeu politique, somme toute, assez classique.

Cependant, en parallèle de cette couverture médiatique, les simples citoyens se sont saisis de ces problèmes sur les réseaux socio-numériques. Ainsi, la question des masques (pénurie, port, confection, etc.) constitue un sujet de discussion intense en ligne. Au-delà de l’aspect politique, on note également une dimension pratique avec la diffusion des tutoriels vidéo sur « comment confectionner son masque », qui ont totalisé plusieurs dizaines de millions de vues.

Nombre de message contenant le terme « masque ». Source : TalksWaker/Dentsu Consulting.

Dans le même temps, plusieurs sites ont été créés pour fédérer les victimes de la pandémie et mettre en place des actions collectives. Des pétitions se sont lancées pour soutenir les plaintes des médecins et des soignants contre le gouvernement. La déclaration du Premier ministre Édouard Philippe qui « ne laissera personne dire qu’il y a eu du retard dans les mesures de confinement » a été récupérée et adaptée dans des mots d’ordre d’opposition, des pétitions critiques et des nombreux mèmes la tournant en dérision. De centaines de vidéos de médecins et d’infirmiers ont circulé, dénonçant la dégradation de leurs conditions de travail et le manque de matériel.

Dans la continuité des mouvement sociaux de ces derniers mois, une foule de messages ont été publiés sur les réseaux socio-numériques, souvent accompagnés de photos et de vidéos et mettant en cause la répression policière du personnel soignant par le passé, et la « casse du service public » qui a aggravé la crise sanitaire ou le sous-financement de la recherche publique. Des hashtags ont été lancés, comme #OnNoublieraPas, pour anticiper la conflictualité sociale qui devrait suivre la fin du confinement et l’entrée dans la crise économique à proprement parler. Enfin, d’innombrables textes ont circulé, mettant en cause notre mode de développement et le fonctionnement politique de nos sociétés, exigeant des changements radicaux pour faire face aux défis de notre ère — celui de Vincent Lindon, lu dans une vidéo pour Mediapart, a rencontré un immense succès (plus de onze millions de vues sur YouTube et Facebook en une semaine).

Dès lors, nous constatons que, loin d’une conception irénique de l’espace public, la crise pandémique fait apparaître une accélération et une accentuation des tendances contradictoires, caractérisées par des rapports des forces, des luttes d’influence et des stratégies opposées. La concentration très forte de l’audience auprès d’un petit nombre d’espaces numériques centraux, comme les plateformes et les médias, objets de multiples tentatives de contrôle et de régulation, va de pair avec le pluralisme des opinions portées par une myriade d’émetteurs se situant à la périphérie du système médiatique. Ces émetteurs contestent l’hégémonie politique du néolibéralisme en crise, mais leurs points de vue divergent : tantôt au service de l’émancipation et de la justice sociale, tantôt porteurs de la haine de l’autre. En parallèle, les grandes organisations politiques et économiques (États, grandes entreprises etc.) déploient des stratégies de communication sophistiquées au service de leurs intérêts propres. 

L’espace public numérique apparaît ainsi comme l’arène agonistique par excellence où les enjeux de la pandémie sont sans cesse repolitisés. Au risque parfois de la confusion et la cacophonie.

 

(1)

FRASER, Nancy. Transnationalizing the Public Sphere, John Wiley, 2014.

(2)

MIÈGE, Bernard, L'espace public contemporain. Approche Info – Communicationnelle, Presses universitaires de Grenoble, 2010.

(3)

, Chantal. « For an Agonistic Public Sphere ». In Lars Tønder, Lasse Thomassen (eds.) Radical Democracy: Politics Between Abundance and Lack, Manchester University Press, 2005.

(4)

SMYRNAIOS, Nikos. Quels usages pour l'information en ligne ? Une synthèse des études disponibles, communication aux 3èmes doctoriales GDR TIC et Société, Paris, 27-28 juin, 2005.

(5)

SMYRNAIOS, Nikos. Google and the algorithmic infomediation of news, Media Fields, 2015 ; Issue 10.

(6)

MISSIKA, Jean-Louis. La fin de la télévision, Paris, Le Seuil, 2006.

(7)

CROUCH, Colin. Post-Democracy After the Crises<, Polity, 2020.

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