Une femme lit un journal à Moscou

Une femme lit un journal assise sur un banc du parc Zaryadye, à Moscou, en février 2020. 

© Crédits photo : Dimitar DILKOFF / AFP

En Russie, « la minorité qui tente de rester informée vit un exil intérieur »

Deux ans après l'invasion russe en Ukraine, quel est l'état du paysage médiatique russe ? Et comment les citoyens adoptent ou contournent l'offre qui leur est proposée ? Entretien avec la chercheuse Marlène Laruelle.

Temps de lecture : 6 min

Il y a deux ans, la Russie lançait son invasion de l’Ukraine : une action militaire dans un contexte plus large de guerre informationnelle, menée sur plusieurs fronts et depuis de nombreuses années. Mais en Russie-même, quelles sont les informations à disposition des citoyens ? Et quels comportements adoptent-ils à leur égard ? Entretien avec Marlène Laruelle, professeure à l'université George Washington et chercheuse associée à l'Ifri (Institut français des relations internationales). 

Après deux ans de guerre, quel est le discours des médias russes ?

Marlene Laruelle : Les médias officiels sont de plus en plus unanimes, les voix dissonantes s’effacent. Mais ce n'est pas encore le modèle chinois, avec un organe central qui écrit et distribue un texte que tout le monde republie ensuite. Il existe toujours des voix particulières avec certaines nuances, même si le discours général est extrêmement vindicatif. On note cependant une tension entre le désir de mobiliser, en permanence, la population en faveur de la guerre, et le souhait de faire comme si tout était normal.

On trouve aussi des médias souhaitant éviter les sujets liés à la guerre, comme le journal Kommersant. Dès le début du conflit, ses équipes ont pris la décision de ne pratiquement pas en parler. Mais c'est une attitude de plus en plus rare, de plus en plus difficile à tenir. Quant aux médias d'opposition, tous basés à l'étranger désormais, ils sont évidemment ultra-radicalisés, anti-régime, anti-guerre. Ce qui leur permet de rester légitime pour les audiences occidentales et leurs donateurs. Mais ils doivent aussi continuer à parler aux Russes, c'est donc un dilemme inextricable.

Y a-t-il eu une radicalisation des positions depuis deux ans ?

C’est plus compliqué que ça. Au début de la guerre les discours des deux côtés étaient extrêmement radicalisés. Du côté de l'opposition, l'invasion était vue comme la fin du monde, et le ton du côté du régime était très violent, presque eschatologique, avant de se calmer. Se sont ensuite succédé des périodes de tensions et des périodes d’accalmie. Mais un changement d'ordre sémantique notable est apparu : il fallait parler d'opération militaire spéciale, non de guerre, un terme qui est toujours officiellement interdit. Mais dans la pratique, tous les médias officiels parlent aujourd'hui de la guerre, non pour décrire de qui se passe en Ukraine, mais dans le sens de « guerre avec l'Occident ».

« Environ un tiers de la population a accès à un VPN »

Parmi les médias officiels parlant de la guerre, quelle est leur autonomie éditoriale vis-à-vis du Kremlin ?

Leur marge de manœuvre est très limitée. On sait, grâce à des fuites, que l'administration présidentielle envoie chaque semaine aux grandes chaînes de télévision des éléments de langage sur la manière dont il faut présenter la situation. Chaque chaîne, chaque présentateur, suivant leur audience, oriente les choses différemment. Mais ils ont tous la même base. Lorsqu'ils prennent une direction différente, c'est pour être plus radical, jamais pour être plus modéré : c'est la course au patriotisme.

Évidemment, on peut toujours se demander jusqu’où va ce contrôle. La part de l'opinion publique qui est plus radicale que le régime, par exemple les blogueurs militaires, dont beaucoup gravitaient autour de Prigojine, est évidemment en lien avec le ministère de la Défense. Mais ils ont aussi des discours populistes ultra-critiques sur l'establishment russe. Quelle est leur marge de manœuvre ? Sont-ils directement missionnés par le Kremlin pour s’adresser à une certaine audience, ou juste tolérés ? Cette marge-là, ultra-patriotique et ultra-nationaliste, entre parfois en dissonance avec ce que le régime est prêt à autoriser. C'est tout un jeu d’équilibre qui s'exerce. Par ailleurs, l’administration teste la réaction des opinions publiques pour voir si la « sauce » prend ou pas, sur tel ou tel sujet.

Des tests ? C'est-à-dire ?

Le Kremlin finance, massivement, des enquêtes d'opinion toutes les semaines pour cerner les états d'âme de la société russe. Par exemple le thème de la dénazification de l'Ukraine, mis en avant au début de la guerre, n'a pas bien marché. D’où un virage vers la « guerre civilisationnelle » avec l’Occident, qui fonctionne beaucoup mieux, car rappelant les souvenirs soviétiques, quoique plus vague.

Y a-t-il des rendez-vous particuliers permettant de transmettre tous ces éléments que vous évoquez, à la télévision, à la radio, dans les journaux ou même en ligne ?

Les journaux papier n'ont plus vraiment ce rôle-là, la radio non plus. La plupart des rendez-vous sont télévisuels. Ce sont par exemple les talk-shows quotidiens comme celui d'Olga Skabeyeva ou Vladimir Soloviev, et celui de Dmitri Kissiliov le week-end, tous diffusés sur Rossiya 1. Ce dernier est d’ailleurs considéré comme la voix la plus officielle du régime, formulant les choses de façon très sophistiquée idéologiquement. Il y a aussi les discours de Poutine lui-même, en particulier ce que l'on appelle la « ligne directe » : le grand discours interactif qu'il a avec la population russe une fois par an, qui dure deux, trois, voire quatre heures. Tout est scripté, mais on le voit répondre à des questions de Russes « normaux ». Et c'est sans compter toutes les fêtes et commémorations, comme le 9 mai, qui sont aussi des moments où les figures politiques s'expriment.

 

Quelle proportion des Russes essaie de trouver d’autres informations ?

Environ un tiers de la population a accès à un VPN. Sociologiquement, c'est très net, il s'agit principalement de jeunes, d'urbains, de diplômés. Eux ont accès à des informations issues de l'opposition et des médias occidentaux. Mais les deux tiers des Russes n'ont pas de VPN. Ils accèdent donc uniquement à des informations officielles, à travers des médias entièrement contrôlés. Ils se trouvent dans une sorte de bulle idéologique, sans place pour les discours alternatifs. En ligne, le discours reproduit essentiellement ce que l'on trouve à la télévision. À ceci près qu’il est présenté dans des formats plus « jeunes », par exemple des influenceurs patriotiques ou des citoyens engagés invités par le régime à s'exprimer. Le pouvoir cherche à conquérir l'espace public en ligne et à le saturer.

Vous évoquez les VPN, mais l’accès à une information diversifiée tient-il uniquement à l’utilisation d’astuces technologiques ?

Non, évidemment. Déjà l'usage de VPN n'est pas vraiment prohibé, et certains réseaux sociaux fonctionnent encore. Si Facebook et Twitter sont bloqués, Telegram et YouTube restent accessibles. Ce sont les deux principaux lieux où un citoyen russe peut trouver des informations non officielles. YouTube abrite beaucoup de contenus officiels, mais aussi les podcasts de grandes figures de l'opposition libérale en exil. La position officielle de l'administration présidentielle, c'est que YouTube fermera le jour ou Rutube, son équivalent russe, sera suffisamment développé. YouTube, c'est le loisir de tout le monde. Il est impossible de bloquer la plateforme si tout d'un coup les jeunes Russes ne peuvent plus accéder à leur musique ou leurs films.

Des députés demandent que l'on ferme ces deux plateformes, et il y a un travail technologique sur la fermeture des nœuds d'entrée de l'information sur internet. La Russie n’est pas encore au niveau chinois ou iranien à ce niveau, mais elle y travaille.

« On garde ses avis pour soi, en évitant de s'aventurer sur des terrains polarisants »

En réalité, l’enjeu fondamental n’est pas technologique : de nombreux Russes ne recherchent tout simplement pas des sources d’information alternatives. La pression médiatique officielle joue, mais quelque chose de beaucoup plus profond doit être pris en compte, qui est de l’ordre d’une pression sociale, horizontale. On n’a tout simplement pas envie de se trouver en dissonance avec les membres de sa famille, ses collègues, ses amis. On garde donc ses avis pour soi, en évitant de s'aventurer sur des terrains polarisants. Il y a une volonté de créer du consensus, de s'épargner de la dissonance. Le régime joue là-dessus, évidemment, mais cette peur que la division ou la polarisation idéologique ne contribuent à déstabiliser la société vient vraiment de sa base.

L'indifférence est une des postures les plus développées. Le repli sur soi, sur sa vie privée, sa vie professionnelle : on n'écoute plus la télé ou très rarement, on ne se tient plus au courant des informations. C'est une résistance passive aux discours officiels et à la guerre. Quant à la minorité qui se tient informée par des canaux alternatifs, elle vit en exil intérieur dans son propre pays. C'est une tradition soviétique que les plus âgés retrouvent facilement. Les jeunes l’apprennent sur le tas.

Comment a été annoncée la mort de l’opposant Alexeï Navalny ?

Les médias officiels ont mentionné son décès, mais très brièvement, comme une information d’ordre secondaire. Cela a toujours été la position officielle de Poutine en particulier et du Kremlin en général : Navalny aurait été un « point de détail » de l’opposition libérale, monté en épingle par les Occidentaux. Certains talk-shows ont également diffusé des théories conspirationnistes sur le fait qu’il aurait été assassiné sur demande des services occidentaux, qui aurait perdu foi dans ses capacités.

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