Dessin d'une journaliste écrivant un article sur un clavier et de trois personnes lui dictant quoi faire. Leur réaction est illustrée par des smileys différents.

© Crédits photo : INA. Illustration : Alice Durand.

Les trois visages de la détestation des journalistes

Les journalistes n’ont pas attendu le mouvement des « gilets jaunes » pour être détestés. Si l’agressivité à l’encontre de cette profession semble être un trait marquant du mouvement, elle ne lui est en aucun cas propre. L’occasion de s’interroger sur cette pratique, qui perdure depuis des siècles.

Temps de lecture : 7 min

Il suffit de se promener sur les réseaux sociaux pour y lire des propos agressifs tenus à l’encontre de journalistes. Si cette agressivité est souvent décrite comme un trait marquant et spécifique du mouvement actuel des « gilets jaunes », elle s’inscrit toutefois dans la longue durée. Au cours des siècles passés, on distingue ainsi différentes catégories de critique des médias : l’une surplombante, qui leur reprocherait d’abêtir le peuple ; une deuxième politique, dirigée contre les complices du grand capital ; et enfin, une venant du peuple, qui voit le journaliste comme complice des puissants.

 

1/ La critique intellectuelle des gens de presse

Le premier type d’attaques contre les journalistes relève d’une critique surplombante qui dit son mépris de ces vulgarisateurs de la science et de la pensée. C’est dans cette catégorie que l’on peut ranger les propos des philosophes des Lumières pour qui seul le livre peut véhiculer la grandeur des idées : « Qu’est-ce qu’un livre périodique ? Un ouvrage éphémère sans mérite et sans utilité, dont la lecture, négligée et méprisée des gens de lettres, ne sert qu’à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans instruction […] », s’agaçait ainsi Jean-Jacques Rousseau(1).

Elle trouve donc son origine avant même la Révolution et la véritable naissance de la presse en France. Les gens de lettres voient très vite dans la vulgarisation effectuée par les gazetiers une forme de concurrence et de menace contre leurs prérogatives. Mais il faut rappeler que la presse française, née sous le régime du privilège en 1631 et dans la dépendance du pouvoir politique, n’est pas le lieu d’affrontements des idées avant la Révolution française. Tout change en effet en 1789 lorsque les journaux s’emparent de l’actualité politique. Jusque-là, les livres restent le lieu du débat et de l’échange intellectuel.

Pour certains, l’immédiateté de la transmission de l’émotion par les ondes radio menacerait l’intelligence des Français.

La superficialité supposée du média est un ressort de la critique intellectuelle à chaque nouvelle innovation médiatique. Dans les années 1930, la radio bouleverse le paysage en devenant, en moins de quinze ans, un média de masse supplantant les grands quotidiens. En 1938, Georges Duhamel, membre de l’Académie française, s’élève contre les dangers de ce nouveau média : l’immédiateté de la transmission de l’émotion par les ondes menacerait l’intelligence des Français, qui ne sera plus stimulée par l’acte de lecture. Tout comme Rousseau deux siècles plus tôt, il reproche au discours médiatique sa superficialité, qui ne pourra selon lui jamais remplacer la véritable réflexion permise par les livres.

À la fin du XXe siècle, la télévision à son tour est décriée par les intellectuels. Pierre Bourdieu souligne en 1996 dans Sur la télévision que le dispositif du plateau et du direct ne peut pas permettre l’expression d’idées complexes. Dépositaire de tous les espoirs de la démocratisation de la culture dans les années 1950, le nouveau média a déçu en devenant commercial dans les années 1980, avec l’arrivée des chaînes privées.

2/ La critique anticapitaliste du système médiatique

Les intellectuels ne sont pas les seuls à avoir développé, au fil du temps, un argumentaire critique contre les médias et le monde du journalisme. Dès la fin du XIXe siècle, et la révolution industrielle, les socialistes s’opposent à la prise en mains de l’information par le grand capital. En quelques années, la société assiste dans un double mouvement à la financiarisation de la presse et son industrialisation. Confrontées à la nécessité de moderniser leur production et accélérer les cadences, les entreprises de presse sont allées chercher du capital auprès de multiples actionnaires. Une opportunité pour les secteurs de la banque et de l’industrie, qui se sont rués sur ces médias au succès grandissant, et leur assurant des dividendes confortables. Mais ils n’ont pas seulement essayé d’exercer leur influence comme propriétaires, ils ont aussi utilisé leur fortune pour corrompre bon nombre de journaux, (ou du moins essayer). Dans un article intitulé « La curée prochaine » et publié dans L’Humanité le 30 juin 1909, Jaurès expose la manière dont certains lobbies industriels tentent d’acheter la presse :

« Hier matin les administrateurs de L’Humanité ont reçu la visite d’un publiciste qui leur offrait de mener dans nos colonnes au profit de tels ou tels fournisseurs de la marine une campagne fructueuse. Il s’agissait, en vue du prochain programme de travaux, de dériver les commandes vers certains types industriels. Nos amis ont fait la réponse qui convenait. On pourra voter ce qu’on voudra, [les grands capitalistes] s’en moquent. […] Et ils essaient de se tailler d’avance la plus large part en corrompant la presse, en trompant l’opinion, en compromettant les hommes publics. »

Pendant un temps, la vie des médias est jalonnée par un grand nombre d’affaires de corruption.

De la fin du XIXe siècle, à l’entre-deux-guerres, la vie des médias est jalonnée par un grand nombre d’affaires de corruption, venue du monde économique ou de la politique. On parle alors de la « vénalité » de la presse : elle va du scandale de Panama à l’affaire Stavisky, en passant par la ruine des épargnants français dans les emprunts russes. La nécessité de la régulation du fonctionnement des médias dans le cadre du régime capitaliste se fait sentir. Évoqué déjà par Léon Blum, cet encadrement est mis en place à la Libération. Après des années de corruption, les médias se sont en effet largement discrédités pendant la période de l’Occupation. L’épuration redistribue l’ensemble des cartes de presse et veille à donner des moyens strictement égaux aux titres obtenant l’autorisation de reparaître. Vendus au même prix, les quotidiens ont tous le même nombre de pages ; papier et encre sont contingentés. À la Libération, l’appétit d’information est tellement fort que les ventes de la presse écrite s’envolent pendant quelques mois. C’est une parenthèse enchantée dans des décennies de déclin de la presse écrite d’information. Mais en 1947, le retour à une situation de concurrence est marqué par la disparition d’un grand nombre de journaux qui met fin au petit âge d’or de la presse d’opinion.

Au fil des époques, d’autres solutions alternatives à la propriété capitaliste sont proposées, ainsi que différents garde-fous pour protéger l’indépendance éditoriale de l’emprise des propriétaires de presse. Ainsi, dans les années 1960, des sociétés de journalistes (ou de rédacteurs) naissent dans de nombreux quotidiens français (Le Monde fait figure de pionnier avec la constitution de la sienne dès 1951).

 

3/ La colère populaire contre les journalistes

Cette troisième catégorie de critique contre les médias prend peut-être naissance avec la Première Guerre mondiale. La Belle Époque a vu le triomphe des grands quotidiens populaires, nourris de faits divers, de romans-photos et de jeux concours. Ils sont devenus des médias de masse, diffusant à l’ensemble de la population la culture politique de la Troisième République ; ils entretiennent le mythe de la Revanche, le souvenir de l’Alsace-Lorraine et l’imaginaire de la conquête coloniale. Or, avec l’entrée en guerre, cette presse se jette rapidement dans la propagande et le bourrage de crâne.

 

Les soldats eux-mêmes tentent, avec les journaux de tranchées de reconstituer un espace public alternatif, de réinventer des médias libres. 

Au fil des années, l’écart entre le discours médiatique et les récits des Poilus ne fait que s’accentuer, et le sentiment de trahison de la population est à la hauteur des attentes qu’elle avait pour ces médias tout puissants. Les soldats eux-mêmes tentent, avec les journaux de tranchées de reconstituer un espace public alternatif, de réinventer des médias libres. Seul Le Canard enchaîné subsiste aujourd’hui de cette expérimentation, mais le divorce entre les citoyens français et les médias de masse a trouvé son acte fondateur.

Dans le bouillonnement des années 1968, la critique populaire des médias refait surface. Les événements se traduisent par une réappropriation de la parole par la population. Deux nécessités s’imposent : celle de produire une information différente, et celle de conquérir la liberté des ondes radiophoniques. La première est à l’origine de la création d’une agence de presse « Libération », qui devient en 1973 le quotidien que chacun connaît désormais. Lancé par Serge July et Marc Kravetz, soutenu par Jean-Paul Sartre, le projet vise à créer un espace médiatique d’échanges et de liberté. Dans la deuxième partie des années 1970, la multiplication des radios pirates remet en cause le monopole public sur l’audiovisuel. De nouvelles aspirations politiques, comme l’écologie, trouvent leur place sur ces canaux qui soutiennent également les luttes syndicales (Radio Lorraine - Cœur d’acier). En 1978, le Parti socialiste apporte son soutien au phénomène, avec l’éphémère Radio Riposte. Et, une fois élu en 1981, François Mitterrand tient sa promesse de libéralisation de la radio.

François Mitterand à propos du monopole d’État sur la radio. Crédits : INA, via Youtube.

Les nouveaux médias contemporains semblent rebattre les cartes de cette ouverture à la parole populaire en donnant la possibilité à tous les citoyens de diffuser des informations à un large public. Chaque témoin de l’événement pourrait-il donc se faire journaliste ? Et devenir légitime à critiquer le travail de celui-ci ? La facilité technologique résultant de la combinaison du smartphone et des réseaux sociaux apporte l’illusion de l’abondance et de l’évidence de l’information. Mais les réseaux sociaux peuvent aussi être perçus comme les nouveaux espaces publics alternatifs, se développant dans un moment de crise à l’image des « printemps arabes » de 2011.

La critique populaire se développe en effet lorsque ces médias ne jouent plus leur rôle de relais démocratique, d’animateurs de la démocratie. Par la loi de 1881 qui accorde une entière liberté à la presse, mais aussi par celle de 1935 qui organise la profession, le journaliste a une responsabilité spécifique dans le fonctionnement démocratique : celle d’éclairer le choix du lecteur électeur. Lorsque cette médiation semble rencontrer des difficultés, le public a tendance à recréer des espaces publics alternatifs (dans les tranchées avec les journaux de poilus puis dans la Résistance ; avec les radios libres de la fin des années 1970).

Des théories du complot se fondent sur une complicité avec les puissants et remettent en cause le sérieux du travail médiatique.

Cette critique populaire, qui peut tourner à la « détestation » voire à la « haine », se nourrit aussi d’une représentation du monde des journalistes comme intégré aux élites politiques et économiques et coupé de la réalité citoyenne. Elle se nourrit en fait d’un ressenti contre une petite minorité de stars du journalisme, effectivement bien rémunérés pour leurs éditoriaux, mais dont ni le métier, ni la vie ne ressemble à ceux des « forçats de l’info » qui, précarisés, constituent les bataillons des journalistes contemporains. C’est sur cette idée de complicité avec les puissants que se fondent les théories du complot remettant en cause le sérieux du travail médiatique.

La détestation des journalistes se joue donc dans différents registres. Au fil des époques, on peut observer la permanence de la critique des intellectuels, souvent défiants à l’émergence d’une nouvelle technologie. La question de l’indépendance de l’information en régime capitaliste est régulièrement posée, aux médias écrits comme audiovisuels aujourd’hui. Enfin, la critique populaire prend successivement la forme d’agressions contre les médias et de tentatives de recréations d’espace publics alternatifs. Face à ces critiques, les médias ne cessent de se renouveler et de mettre en place des stratégies de relégitimation. La figure du grand reporter, incarnée par Albert Londres, veut montrer que les journalistes maîtrisent de multiples formes d’écriture. Dans les dernières années, le journalisme d’investigation et le slow journalism cherchent ainsi à mettre en valeur les compétences propres des journalistes.

(1)

Il écrit ces mots dans une lettre adressée à Jacob Vernes, le 2 avril 1755.

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