edouard philippe et bernard cazeneuve

© Crédits photo : Capture d'écran La Croix/YouTube.

Débat politique : « La Croix » fait le pari de l’apaisement

Le journal a réuni Bernard Cazeneuve et Édouard Philippe pour débattre posément, loin du tumulte de la campagne présidentielle.

Temps de lecture : 3 min

Meubles et parquet en bois sombre, étendard « Pax » dans le champ de la caméra. Deux hommes de plus de 50 ans et à la chevelure rare confortablement installés dans de gros fauteuils en cuir. Non, vraiment, rien ne laisserait imaginer que nous assistons à un débat politique contemporain. C’est pourtant le cas. Ce mardi 1er février, Bernard Cazeneuve et Édouard Philippe, deux anciens Premiers ministres venus de deux camps opposés, ont été réunis dans l’ancienne salle de rédaction du journal La démocratie, créé par Marc Sangnier au début du XXe siècle.

C’est justement pour parler des défis démocratiques actuels que le quotidien La Croix a convié les deux hommes, certes pas candidats dans la course à l’Elysée, mais figures importantes dans leurs camps respectifs. On qualifiera l’échange de sérieux ou d’austère selon qu’on ait aimé, ou pas, ce format. Une chose est certaine : nous étions à des années lumières de la violence de l’affrontement Jean-Luc Mélenchon/Éric Zemmour quelques jours auparavant dans l’émission « Face à Baba » sur C8.

« La civilité est une condition de la démocratie et nous sommes au cœur de la mission du journalisme, explique Jérôme Chapuis, directeur de la rédaction de La Croix. Nous voulons insister sur le côté médiateur des médias et permettre le dialogue. » Et c’est ainsi qu’en 2022, à l’heure des clashs sur Twitter, deux personnalités politiques de premier plan peuvent se retrouver à débattre calmement et de manière approfondie, loin du tumulte de la campagne présidentielle. Au point d’offrir une vision fantasmée du débat politique ? « Au contraire, répond Jérôme Chapuis, cela montre aux personnes qui idéalisent les politiques que ce sont des hommes et des femmes qui la font et qu’elle est forcément insatisfaisante. Dans une campagne, les candidats vendent du rêve mais à la fin, lorsqu’on confronte deux anciens Premiers ministres, on constate qu’ils sont dans le concret, très pragmatiques. » À travers le duo Philippe-Cazeneuve, le journaliste voit deux hommes qui sont « dans l’action, la conviction et la réflexion avant la communication et la séduction ». Des valeurs mises en avant par La Croix et appréciées de ses lecteurs, loin des canons actuels de la politique.

« La numérisation a entraîné une hystérisation du débat politique, regrette Bernard Cazeneuve. Sur Twitter, on mesure ses followers et on favorise le rétrécissement de la pensée et les politiques, au lieu de résister à ce phénomène, y participent à fond. » L’ancien Premier ministre de François Hollande n’est pas tendre avec le système tel qu’il est organisé actuellement : « Il a un côté totalitaire. Soit, vous le suivez et vous êtes dans le vacarme, soit vous fermez votre gueule et vous êtes ostracisé. » S’il dit aspirer à retrouver de la sérénité dans les débats politiques, à ses yeux, « une manière de respecter les Français », il en appelle autant à la responsabilité des acteurs politiques qu’aux journalistes qu’il juge « grandement responsables de la situation actuelle ».

Propositions de partenariats

François Jost, professeur à la Sorbonne-Nouvelle et spécialiste des médias, partage le constat : « Les dispositifs sont aujourd’hui avant tout ceux des divertissements dans lesquels les débats politiques viennent s’immiscer. » Un écueil que La Croix a voulu éviter, en refusant les propositions de partenariats avec plusieurs chaînes de télévision qui s’étaient manifestées dès les noms des deux participants connus. Le journal a fait une croix sur une audience qui aurait été forcément supérieure au millier de personnes qui ont suivi en direct cet échange — le débat affiche plus de 6 500 vues au moment de la publication de l’article. « Nous voulions conserver la maîtrise éditoriale et avec une télé, la tonalité aurait été plus dans le spectacle », analyse le directeur de la rédaction du quotidien.

Une direction prise depuis longtemps selon François Jost. L’auteur du livre Médias : sortir de la haine ? se souvient par exemple de l’émission J’ai une question à vous poser lancée lors de la campagne de 2007. Les candidats devaient faire face à cent Français installés dans une sorte d’amphithéâtre, « comme à l’époque le jeu de Nagui, "Que le meilleur gagne" ». Plus loin encore, François Jost rappelle ce jour où Paul Amar reçoit Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie sur le plateau du journal de 20 heures de France 2 et sort des gants de boxe pour introduire leur face-à-face. Les prémices d’une bascule du débat d’idée vers le spectacle. « Dans un moment où les rapports sont très durs, il faut montrer qu’on ne supporte pas le camp d’en face », explique le spécialiste.

Pas question pour autant de se résoudre à cette fatalité. Bernard Cazeneuve estime qu’il y aura forcément un terme au cycle actuel, « à un moment les gens n’en pourront plus ». Un changement possible d’ici les cinq prochaines années ? Mardi, Sophie de Ravinel, journaliste du Figaro, s’amusait que le débat feutré entre Edouard Philippe et Bernard Cazeneuve puisse augurer le duel de 2027. Ce dernier l’assure : « Si j’étais candidat, je ferais exactement la même chose car une campagne, ça devrait être ça. » À archiver !

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