journalistes politiques après un meeting de Mélenchon

Des journalistes parlent avec Jean-Luc Mélenchon après un meeting dans la ville de Le Gosier, en Guadeloupe, le 15 décembre 2021. 

© Crédits photo : Christophe Archambault/AFP ; Justine Babut.

Le blues des journalistes politiques

Écrasés par une actualité tout autre, les journalistes politiques ont eu du mal à faire exister la campagne pour l'élection présidentielle.

Temps de lecture : 4 min

La campagne officielle lancée depuis le lundi 28 mars va-t-elle enfin faire entrer les Français dans cette élection présidentielle ? Alors que les instituts de sondages font craindre un taux d’abstention record, les journalistes politiques ont, eux aussi, du mal à entrer dans la course à l’Élysée. La crise sanitaire et la guerre en Ukraine ont écrasé l’actualité.

Pourquoi maintenant

« C’est au moment où la guerre occupe un peu moins de place dans l’actualité et que les choses pourraient prendre que les médias audiovisuels tombent dans les règles de l’égalité des temps de parole, soupire Yaël Goosz, chef du service politique de France Inter. On aurait besoin de faire vivre la campagne avec les coudées franches mais au lieu de cela, on regarde notre chronomètre. » Depuis le lundi 28 mars, radios et télés sont contraintes d’accorder la même exposition, à la minute près, à l’ensemble des douze candidats. Une règle fustigée par bon nombre de dirigeants de médias.

Ajoutez à cela le coronavirus, qui figure en bonne place dans la hiérarchie de l’information depuis deux ans, la défiance des Français pour les politiques, un casting jugé faible par certains observateurs, un président sortant qui refuse de débattre, un duel final annoncé depuis des mois et, depuis le 24 février, un conflit armé aux portes de l’Europe : il n’est pas simple en effet de faire de la place pour une présidentielle. « D’un côté, nous ne sommes pas vraiment entrés en mode campagne comme on a pu le connaître par le passé, regrette Loïc Signor, journaliste politique pour la chaîne CNews. Et de l’autre, nous vivons sur un mode de campagne ininterrompu à cause d’Emmanuel Macron, qui n’aura pas tant été président jusqu’au dernier quart d’heure que candidat permanent depuis mai 2017. »

Loïc Signor, qui suit le chef de l’État depuis qu’il a quitté le gouvernement de François Hollande en août 2016, ne s’en cache pas : oui, ce cru 2022 de l’élection présidentielle n’est pas très savoureux. La faute aussi, estime-t-il, aux médias « qui n’ont pas été très créatifs » ou à ces passages obligés qui finissent par être redondants. Il cite en exemple le meeting d’Éric Zemmour dimanche 28 mars : « Le Trocadéro, c’est bon, on connaît, en plus tout le monde sait qu’ils trichent sur les chiffres ! » Moins désabusé, Yaël Goosz ne partage pas ce constat sur les médias, rappelant que sa station a proposé des formats, notamment Des candidats & des jeunes, organisé en février à la Maison de la radio, tout en convenant que voir les coulisses de la campagne d’Emmanuel Macron, où « il joue son propre rôle sur la musique du Bureau des légendes dans un publireportage, c’est la défaite du journalisme politique ».

Un œil dans les coulisses

« La campagne aurait-elle vraiment été plus intéressante sans la guerre ? » En s’interrogeant ainsi à haute voix, Charlotte Chaffanjon, journaliste politique à Libération, met en lumière un constat que partagent plusieurs de ses confrères. Si personne ne se félicite évidemment du drame ukrainien, ce conflit aux portes de l’Europe aura permis de mettre en avant des sujets cruciaux. C’est ce que pense Yaël Goosz : « Avec la guerre, c’est là que la campagne commence. Elle permet de se poser des questions fondamentales : comment on se protège en France et en Europe, dans quelle Europe et comment on s’approvisionne en énergie, avec quelles alternatives ? » Des questions jusque-là reléguées aux dernières minutes des interviews des candidats à l’Élysée.

À titre personnel, Charlotte Chaffanjon, qui suit sa troisième élection présidentielle, reconnaît par ailleurs que couvrir une campagne à travers une pandémie, une guerre et récemment via le débat sur le statut de la Corse, aura été non seulement inédit mais aussi particulièrement enrichissant pour son travail. Autant d’événements qui, par ailleurs, auront « masqué une partie du vide et empêché des polémiques stériles ». La journaliste de Libération souligne que le casting de cette présidentielle n’a pas permis de grands débats de fond : « Les adversaires d’Emmanuel Macron sont affaiblis par des querelles internes et un manque global d’idées nouvelles. » Un constat symbolisé par la décision de TF1 d’arrêter sa soirée électorale du 10 avril à 21 h 20 — contre 22 h 35 en 2017 — pour rediffuser Les Visiteurs. « Les goûts et les attentes des téléspectateurs ont évolué », se justifie la chaîne. « Terminer sur une comédie intergénérationnelle, c’est la plus grande allégorie de 2022 », commente de son côté Yaël Goosz.

Le contre-exemple

Heureux qui comme un rubricard, a suivi l’extrême-droite. « Depuis septembre, j’ai l’impression d’être le seul véritablement en campagne, rigole Charles Sapin, du Figaro. Entre nos nombreux déplacements, les meetings des candidats, les trahisons des uns et des autres, je vois que les autres journalistes nous regardent avec un peu d’envie. »

Collé aux basques de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour depuis plusieurs mois, Charles Sapin redoutait une « campagne plan-plan » où la présidente du Rassemblement national jouerait sa partition de dédiabolisation en solo. C’était sans compter l’irruption de son ancien confrère devenu candidat à l’Élysée et au discours rappelant celui des années Le Pen père. « Journalistiquement parlant, son apparition a été très exaltante car il a rompu le récit écrit d’avance, assure le journaliste du Figaro. En un sens, il a aussi réveillé Marine Le Pen et il l’a obligée à faire des choix forts. C’est comme ça qu’elle s’est mise à fond sur le pouvoir d’achat. »

Cette campagne débutée depuis plus de six mois a aussi un autre mérite, selon l’auteur du livre Macron-Le Pen : Le tango des fossoyeurs, celui d’avoir créé un groupe : « Grâce à cette "caravane", tout le monde se connaît désormais, on a noué des liens et si au début, on se jaugeait un peu pour savoir qui sortirait les infos en premier, désormais il y a de l’émulation entre nous. » Au point que c’est la fin de la campagne que Charles Sapin guette avec un peu d’anxiété. « On redoute une super descente », plaisante-t-il. Sauf à ce que Marine Le Pen soit la surprise du 24 avril.

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